Hommes en institut : osez devenir esthéticien !

Des écoles aux instituts, en passant par les instances réglementaires et la sensibilisation de votre clientèle, tous les acteurs de la filière ont un rôle à jouer pour l’intégration et l’acceptation des esthéticiens.

L'esthétique : un métier de femme, un stéréotype confirmé par les chiffres

La réalité de la profession témoigne de sa féminisation persistante. Selon les données de l’opérateur de compétences de la filière esthétique, 97 % des contrats d’alternance ont été signés par des femmes en 2022, et celles-ci représentaient 93 % des salariés du secteur. Bien que les masseurs et les spa praticiens trouvent plus facilement leur place, certaines gérantes d’instituts restent frileuses à l’idée d’embaucher un homme. Les esthéticiens souffrent de nombreux préjugés, les obligeant à prouver constamment leurs compétences et leur légitimité.

Une réglementation pourtant claire

La convention collective nationale de l’esthétique-cosmétique est claire. Elle inscrit en préambule de l’article 13 : «Le présent accord vise à assurer l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes […], de l’enseignement technique et professionnel lié aux métiers de l’esthétique, des soins corporels et de la parfumerie […]. Les partenaires sociaux affirment que la mixité […] est un facteur d’enrichissement collectif, de cohésion sociale et d’efficacité économique». Ces derniers insistent sur le respect du principe de non-discrimination en raison du sexe, notamment en matière de recrutement, de mobilité, de qualification, de rémunération, de promotion, d’appartenance syndicale, de formation et de conditions de travail. Pourtant, les parcours de Pascal Pavy (fondateur et gérant de l’Institut Douceurs Bassin), et d’Anthony Gendreu (fondateur de Toy’s Esthétic) sont révélateurs. Les lois n’ont pas empêché les préjugés à leur encontre.

École d’esthétique : des portes restées longtemps closes pour les hommes

Un rapport de 2016 du Défenseur des droits, inscrit dans la constitution, chargée de veiller au respect des libertés et des droits des citoyens, révélait que trois écoles (restées anonymes) refusaient systématiquement les candidatures masculines. Les raisons invoquées : garantir l’intimité lors des cours pratiques (épilation du maillot, soins du buste où les élèves servent de modèles), ou l’absence de vestiaires séparés.

Suite à l’intervention du Défenseur des droits, ces écoles ont pris des mesures pour favoriser la mixité. Elles ont modifié leur communication et prévu des vestiaires séparés. Le ministère de l’Éducation nationale a également sensibilisé les établissements à l’interdiction des discriminations de genre et à la nécessité de prévoir des modèles masculins dans les formations en esthétique, tout en respectant l’intimité des élèves. Aujourd’hui, près de dix ans plus tard, les écoles sont un moteur pour promouvoir la mixité dans les cours d’esthétique. Reste cependant à convaincre une partie de la clientèle et des gérantes d’institut qui ne souhaitent pas se mouiller.

Le parcours d’Anthony Gendreu, fondateur de l’Institut Toy’s Esthétic, corrobore ces difficultés passées. En 2014, son inscription en BTS Esthétique était conditionnée à la présence d’un second élève homme. Par chance, un autre candidat s’étant présenté, il a pu intégrer l’école.

Étudiants masculins en esthétique : un atout essentiel pour la formation des soins cabines

La situation d’Anthony se complique pourtant lorsque le second élève de sa promo se désiste quelques semaines après la rentrée. Anthony craint alors de ne pas pouvoir rester. Heureusement, élèves et professeurs réalisent rapidement l’avantage de cette mixité : elle offre une opportunité unique d’apprentissage. En effet, la clientèle masculine prend une part croissante dans le chiffre d’affaires des instituts. Mais comment apprendre à traiter efficacement la peau et le système pileux des hommes sans pouvoir étudier et pratiquer directement sur eux ?

Au-delà des incitations officielles, les écoles qui ont expérimenté la mixité en ont vite constaté les bénéfices pratiques. Grâce à la présence d’étudiants masculins, les élèves apprennent concrètement à identifier et répondre aux besoins spécifiques de la beauté des hommes.

Esthéticiens : préjugés et obstacles à surmonter

Imaginez un instant, ressentir ce besoin constant de «faire toujours plus» pour simplement se sentir légitime dans le métier que l’on a choisi. C’est le combat qu’ont mené nos deux esthéticiens témoins, Pascal Pavy et Anthony Gendreu.

Pascal Pavy, une détermination sans faille face aux préjugés des esthéticiens

Le fondateur de l’Institut Douceurs Bassin, Pascal Pavy, qui a choisi de se reconvertir à cinquante ans dans l’esthétique, l’a constaté. 

Pour être accepté, il faut montrer ses diplômes, redoubler de précaution, de bienveillance et toujours tout expliquer dans le moindre détail lors d’une prestation.» 

Pourtant, au départ, tout semblait se dérouler sans obstacle : son intégration à l’école d’esthétique s’est faite sans accroc, les stages se sont enchaînés naturellement.

Hélas, Pascal s’est rapidement heurté aux préjugés. Dès ses débuts à domicile, avec sa voiture floquée, il a fait face au rejet : certains maris de clientes lui refusaient le droit de se garer devant leur habitation. Comme si sa simple présence, celle d’un homme esthéticien, dérangeait. Et que dire de ses expériences comme salarié ou stagiaire ? Ces regards en coin, ces questions murmurées mais audibles :

«Mais qu’est-ce qu’il fait là, lui ?», «Il sait vraiment faire ?», «Vous êtes sûr qu’il est diplômé ?».

Pascal a dû faire face à quelques refus de soins, enduré des critiques parfois virulentes, venant de clientes, mais aussi de certaines consœurs peu enclines à accepter un homme dans leurs rangs. Enfin, une autre forme de résistance, plus insidieuse, s’est manifestée à travers le refus de certains conjoints de voir leur femme confier ses soins à un homme. L’obstacle le plus décourageant s’est dressé au moment de concrétiser son rêve : ouvrir son propre institut. Les banques, sceptiques face à un homme dans ce secteur, lui ont fermé leurs portes. Sa seule issue : une détermination sans faille et l’autofinancement total de son projet.

Anthony Gendreu : son genre, sa force en esthétique

«Il faut prouver dix fois plus qu’une femme pour le même résultat. On ne se sent pas légitime, on est constamment jugé sur ce que l’on fait» confie Anthony.

Pour lui, la pression du regard des clientes est indéniablement plus forte que pour une consœur esthéticienne ; une pression supplémentaire qu’il faut apprendre à gérer. Mais Anthony n’a pas laissé les pensées négatives ou les jugements déterminer son parcours professionnel. Au contraire, il a transformé ces obstacles en moteur : 

«Ces préjugés m’ont poussé à travailler davantage, à me perfectionner sans cesse pour gagner ma légitimité».

Cette exigence l’a conduit à viser constamment la plus haute expertise pour asseoir sa place. Il va même plus loin : Anthony utilise son genre comme une stratégie de communication assumée. Dans son institut, il n’a jamais eu de refus de clientes, car il joue la transparence. En affichant fièrement sa photo et son nom, il se démarque d’emblée.

«Pour moi, être un homme dans ce milieu est automatiquement une force, car cela me différencie de mes consœurs».

Ainsi, les clientes qui prennent rendez-vous savent qu’elles seront accueillies par un homme et son approche de la beauté.

Le regard masculin, un atout apprécié en institut

L’esthéticien : un regard objectif, plus doux et sans rivalité

Si certaines clientes refusent catégoriquement les soins prodigués par un homme, par pudeur, d’autres, comme en témoignent nos deux esthéticiens, se tournent délibérément vers le savoir-faire masculin. 

Quels avantages y trouvent-elles ? Selon la clientèle de nos deux esthéticiens, les hommes sont perçus comme plus doux et plus prévenants dans leurs gestes. Aussi, certaines habituées émettent parfois l’idée que les esthéticiennes connaissant parfaitement le corps féminin et se montrent moins délicates.

Au-delà du toucher, la dynamique relationnelle joue un rôle. Des clientes confient apprécier l’absence de rivalité potentielle ou de comparaison avec une esthéticienne. L’interaction avec un homme dans ce contexte de soin et de beauté serait ainsi vécue comme plus neutre par certaines habituées. Elles ne se sentent pas moins belles que la praticienne ou conseillées selon les prérequis subjectifs de la gente féminine. En effet, les esthéticiens offrent un retour différent, un point de vue extérieur précieux par celles qui cherchent à comprendre comment leur beauté est perçue par l’homme.

Une expertise ciblée pour la clientèle masculine croissante en institut

Parallèlement, l’essor de la clientèle masculine dans les instituts de beauté – une part de plus en plus significative du chiffre d’affaires – légitimise le savoir-faire des esthéticiens. Confrontés eux-mêmes aux spécificités et problématiques de la peau masculine, comme le «feu du rasoir» ou un épiderme naturellement plus épais, ils possèdent une compréhension et une expérience directe que leurs consœurs n’ont pas vécue. Cette expertise de l’autoexpérimentation leur confère une légitimité et une efficacité particulières pour conseiller et traiter cette clientèle en pleine expansion. C’est un savoir-faire spécifique, d’autant plus pertinent que la formation initiale a longtemps manqué de modèles masculins, limitant parfois l’expérimentation pratique des esthéticiennes sur ces sujets. La présence d’hommes experts en soins de la peau participe à lever les freins d’une clientèle masculine, souvent influencée par le vieux cliché associant esthétique et féminité.

Mixité en institut : un levier d’enrichissement et d’équilibre managériale

Au-delà de la relation client et de l’expertise, la présence masculine profite également à l’ambiance au sein des équipes professionnelles. En effet, Anthony Gendreu souligne combien la mixité enrichit le quotidien : «Hommes et femmes apportent des approches et des regards souvent complémentaires», ce qui renforce la qualité des prestations. Cette dynamique différente peut aussi avoir un impact positif sur la gestion d’équipe. Dans un secteur très féminin, l’intégration d’hommes est parfois vue comme un facteur d’équilibre. Pascal Pavy témoigne d’ailleurs avoir été sollicité pour des postes de management, afin d’influencer favorablement les relations professionnelles et la gestion des équipes entièrement féminines parfois sous tension.

Comment agir pour favoriser la mixité dans l’esthétique ?

Faire tomber les barrières de genre dans ce métier exige une action collective impliquant l’État, les formateurs, les employeurs, les médias et un changement des mentalités. Si la loi interdit clairement toute discrimination et impose même la terminologie inclusive «esthéticien/ne» dans les offres d’emploi, ce cadre légal ne suffit pas à transformer les réalités. Des initiatives existent, comme celle de l’UDES (Union des Employeurs de l’Économie Sociale et Solidaire). Elle mise sur une action précoce dès l’orientation scolaire. Leur enjeu est de démystifier le métier au yeux des jeunes hommes et de déconstruire les stéréotypes avant que les choix de carrière ne se figent. Les centres de formation et les gérants d’institut qui recrutent ont ici un rôle capital à jouer pour ouvrir les portes et les esprits aux stagiaires et apprentis.

Cependant, comme le souligne Anthony Gendreu, les freins les plus tenaces sont sociétaux : des mentalités parfois stoïques et une Éducation nationale qui, malgré des évolutions, valorise encore trop peu les réussites masculines dans l’esthétique et les qualités humaines spécifiques – l’empathie, la douceur, le plaisir de prendre soin de l’autre – que les hommes possèdent également et apportent aussi à ce métier.

Pour rendre la mixité accessible dans les métiers de l’esthétique, l’UDES propose une fiche technique avec des actions concrètes :

- Agir tôt, dès le collège : investir les forums d’orientation et organiser des portes ouvertes immersives. Encourager l’accueil d’élèves de 3ème en stage d’observation en institut afin de montrer aux jeunes hommes la réalité du métier, loin des préjugés.

- Valoriser la profession : déconstruire les clichés «homme = technique/femme = soin». Expliquer la diversité des compétences requises (science, technicité du modelage, créativité du maquillage ou du nail art). Communiquer que seule l’expertise prime, pas le genre.

- Promouvoir l’égalité et la visibilité : offrir équitablement des stages et des alternances. Mettre en lumière médiatiquement des parcours de réussite masculine.

- Impliquer les gérants d’institut : leur rôle est capital pour préparer les équipes (souvent féminines) à la mixité, communiquer ce choix de la compétence non-genrée à la clientèle et, surtout, accompagner activement leur salarié homme face à d’éventuelles réticences (comme un refus de soin).

Un conseil pour les futurs esthéticiens 

J’ai demandé à nos deux témoins des conseils pour les hommes qui envisagent ce métier mais hésitent face aux préjugés. Leur réponse, issue de leur expérience mutuelle, est sans équivoque. Ils préviennent d’abord : «Accrochez votre ceinture, car ce n’est pas évident. Une motivation sans faille est indispensable». Mais ils insistent : “Si l’envie est profonde, il faut aller jusqu’au bout”. En effet, la nécessité de surmonter ces obstacles pousse les esthéticiens à devenir particulièrement performants pour légitimer pleinement leur place dans ce métier. Leur succès auprès de leur clientèle fidèle est le reflet d’un secteur qui s’ouvre progressivement à la mixité.

Preuve en est avec l’arrivée remarquée des hommes dans le stylisme ongulaire, où la jeune génération casse les codes du nail art, un univers qui était exclusivement féminin il y a peu.


Envie d’approfondir ce phénomène ?

Retrouvez notre article complet sur les prothésistes ongulaires hommes sur le site Les Nouvelles Esthétiques.