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N°728 Septembre 2019

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La main, organe de l'humanité

Par Yves Gaumé
N°664 Novembre 2013
La main qui passe au poker, celle qui casse le jouet d’un enfant ou encore cette main qui masse le dos d’un patient ; cette main est, selon Aristote, «la preuve que l’homme est plus intelligent que l’animal.»

On sait depuis Archimède qui demanda un appui et un levier assez long pour soulever la terre, que l'utilisation intelligente des outils constitue une optimisation de l'activité humaine. Depuis que l'homme existe, il a toujours voulu optimiser l'action de ses mains.

Pour cela, il a créé des outils dans tous les domaines ; l'outil est ainsi un prolongement de la main, laquelle est l'instrument de son esprit.

L'HOMME PENSE PARCE QU'IL A DES MAINS

La théorie d'Anaxagore, ce philosophe grec qui écrivit dans «De la nature» que «l'homme pense parce qu'il a des mains» ou encore qu'il «est intelligent parce qu'il a une main», suscita jadis bien des réactions.

Parmi elles, celle, notamment d'Aristote qui, dans «Des parties des animaux», commenta ainsi cet aphorisme. Écoutons-le : «Anaxagore prétend que c'est parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des animaux. Ce qui est rationnel plutôt, c'est de dire qu'il a des mains parce qu'il est intelligent.

En effet, l'être le plus intelligent est celui qui est capable d'utiliser le plus grand nombre d'outils, or la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs. Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C'est donc à l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné l'outil de loin le plus utile, la main».

Cette main qui permet à l'homme d'utiliser outils et armes à sa convenance. «La main devient griffe, serre, corne, elle devient lance ou épée, ou tout autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu'elle est capable de tout saisir et de tout tenir. La forme même que la nature a imaginée pour la main est adaptée à cette fonction. Elle est, en effet, divisée en plusieurs parties. Et le fait que ces parties peuvent s'écarter implique aussi pour elles la faculté de se réunir, tandis que la réciproque n'est pas vraie. Il est possible de s'en servir comme d'un organe unique, double ou multiple.»

Pour le philosophe de l'Antiquité, la main humaine est donc la preuve que l'homme est plus intelligent que l'animal. «S'il est communément admis que l'homme est supérieur à l'animal, on s'interroge rarement sur quel plan ou de quelle manière il l'est.

Certes, l'homme se distingue de l'animal par de nombreux aspects : la science, la morale, l'amour, le langage... Pour autant, ne pouvant comparer deux choses qui ne sont pas comparables et comme les animaux n'ont pas de vie spirituelle, la comparaison n'est pas possible. Certes, il y a bien une différence entre l'homme et l'animal, mais y-a-t' il vraiment inégalité ?» Pas pour Aristote qui formule l'idée selon laquelle «la supériorité humaine sur l'animal se situe sur le seul plan où la comparaison entre eux est possible : celui de la technique».

Les esthéticiennes, comme les masseurs-kinésithérapeutes, savent bien l'importance de la main : son importance dans l'exercice quotidien puisque c'est elle qui produit un modelage sur la cliente ou qui masse et mobilise le patient. Mais c'est aussi elle qui manipule les appareils qui les assistent. La main est donc bien le prolongement du cerveau ; elle met en pratique leur réflexion esthétique, thérapeutique. Elle crée un mouvement intelligent.

LA MAIN CRÉATRICE

Cette main créatrice, Rainer Maria Rilke la décrit ainsi, à travers l'évocation des mains sculptées par Rodin : «Les mains sont un organisme compliqué, un delta où beaucoup de vie, venue de loin, conflue pour se jeter dans le grand courant de l'action.

Rodin a le pouvoir de donner à une partie quelconque de cette vaste surface vibrante l'indépendance et la plénitude d'un tout. Ces mains indépendantes et petites qui sans appartenir à aucun corps sont vivantes. Des mains qui marchent, qui dorment, et des mains qui s'éveillent».

Pour sa part, Henri Matisse déclare : «Si j'ai confiance en ma main qui dessine, c'est que pendant que je l'habituais à me servir, je me suis efforcé à ne jamais lui laisser prendre le pas sur mon sentiment. Je sens très bien lorsqu'elle paraphrase s'il y a désaccord ente nous deux : entre elle et le ‘je ne sais quoi' en moi qui paraît lui être soumis. La main n'est que le prolongement de la sensibilité et de l'intelligence. Plus elle est souple, plus elle est obéissante. Il ne faut pas que la servante devienne la maîtresse».

Comme Aristote bien avant lui, Jean-Jacques Rousseau met l'intelligence de l'homme dans ses mains qui sont «nos premiers maîtres de philosophie au même titre que nos pieds, et nos yeux». «Substituer des livres à tout cela, ce n'est pas nous apprendre à raisonner, c'est nous apprendre à nous servir de la raison d'autrui» nous dit-il dans Émile ou de l'Éducation.

Les mains manipulent, manient, massent. Le pauvre mendie en tendant la main : le riche l'aide en lui tendant la sienne. La main est généreuse, comme elle peut être violente puisqu'elle frappe comme elle caresse.

Elles sont aussi les symboles du pouvoir, un pouvoir qui oblige parfois à les salir. C'est ainsi que Hoederer, héros sartrien des Mains sales, reconnait que pour avoir obtenu le pouvoir il a dû se salir les mains. «Moi j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t'imagines qu'on peut gouverner innocemment ?»

Les mains créent et imaginent ; celles qui travaillent la matière sont décrites par Arthur Rimbaud qui, dans Mauvais sang, nous dit qu'il a «horreur de tous les métiers». «Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue.»

Organisme anatomique compliqué, les mains ont aussi une présence symbolique forte, notamment dans la religion. Selon Luc, Jésus avant de mourir diten un grand cri «Père, je remets mon esprit entre tes mains, et ce disant, il expira». (XXIII 44-46). Après la condamnation de Jésus, «Pilate prit de l'eau et se lava les mains en présence de la foule en disant : je ne suis pas responsable de ce sang : à vous de voir» (Matthieu XXVII, 24).

On dit que Yahvé, le dieu des fils d'Israël, guidait son peuple d'une main de fer. Chez les musulmans, la khamsa, autrement appelée «main de Fatma» ou «main de Fatima», est une sorte de «main protectrice» ou de «main de Dieu».

Chez les bouddhistes, la main fermée est symbole de dissimulation. Or, les mains de Bouddha sont ouvertes. Point n'est besoin d'aller aux antipodes pour comprendre ce symbole.
Lorsqu'on s'approche vers quelqu'un en ouvrant ses mains, c'est bien pour montrer que l'on n'y dissimule rien. Être saisi par la main de Dieu, c'est recevoir sa puissance.

La main fut une constante représentation de Dieu dont elle symbolisait la puissance créatrice. La fresque du plafond de la chapelle Sixtine, au Vatican, peinte par Michel-Ange entre 1508 et 1512, représente la création d'Adam par Dieu : on y voit la main du Créateur donnant la vie à Adam. Si dans l'Ancien Testament, la main de Dieu, c'est Lui dans toute sa puissance, ne peut-on pas considérer également, mais avec un regard humaniste cette fois, que la main de l'homme, c'est l'Homme dans toute sa puissance.

Cliché Millaf Fotolia

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