Parfums
Après la crise : une autre parfumerie ?
la crise économique qui touche nos économies n’épargne pas le secteur de la parfumerie, on s’en doute. mais une crise structurelle, doublée sans doute d’une crise d’identité sous-jacente depuis plusieurs années, lui confère une portée particulière. la «sortie de crise» n’ en sera que plus difficile, mais peut-être salutaire...
LE PARFUM, POURQUOI FAIRE ?
Produit dit de luxe et symbole de l’accessoire de mode, le parfum, dans notre perception contemporaine, n’est pas socialement reconnu. Pour les anciens, il était un usage privilégié de communication avec les Dieux ; à la Renaissance, il servait à combattre la peste ; sous Louis XV, il personnalisait une Cour qualifiée par les Européens de «Cour parfumée» ; mais pour nous il est une petit accessoire superflu, souvent identifié à une marque de mode. On sait que le superflu est nécessaire, puisque la branche parfum est souvent plus rentable que celle de la couture, quand cette dernière n’a pas fait faillite... Mais pour autant, un parfumeur même aussi talentueux et médiatique qu’un Jean Claude Eléna ou un Francis Kurkdjian n’occupe pas les pages people de nos magazines comme un Lagerfeld ou un Galliano.
C’est même un produit bon-marché : on peut s’offrir la griffe Dior ou Armani pour moins de 100 euros avec un parfum, alors qu’on n’aurait même pas un sous-vêtement de la même griffe pour ce prix ! C’est devenu l’un des vecteurs du mass-market. Et du coup, il produit l’un des plus gros budgets du marché de la publicité. A l’instar des boissons gazeuses...
mondiale, illustre cette situation : demain, le parfum même le plus «griffé» sera distribué en Grande Surface. Ce fut le cas de la joaillerie il y a dix ans. La parfumerie dite sélective est déjà concentrée dans des espaces de supermarchés, gérés par des grands groupes spécialisés dans la distribution. Demain, Carrefour pourrait acheter Marionnaud (ou peut-être l’inverse), ce qui, pour le parfum, reviendra au même.
Dès lors que le parfum, de plus en plus standardisé, mondialisé et synthétisé, envahira les gondoles, au prix bien sûr de grandes restructurations, restera-t-il un espace à la création dans un univers où chaque centime compte ? Rien que de très classique au fond : d’une part le cinéma grand public avec ses millions d’entrées, de l’autre le cinéma d’auteur en salles d’art et d’essai... Ici s’arrête le parallèle, car le parfum n’est pas le cinéma.
LE RETOUR DU VRAI LUXE
Le parallèle serait à rechercher plutôt avec la couture, la joaillerie ou «les arts de la bouche». D’abord, on voit poindre le retour massif au naturel : il est incompatible avec une production de masse, il devient une nécessité avec une création réellement différenciée et haut de gamme. Des marques intermédiaires comme L’Artisan Parfumeur jouent cette carte avec intelligence. Des marques dites «de niche» prolifèrent pour affirmer une nouvelle donne et un nouveau «cahier des charges» : le consommateur s’intéresse, après la cosmétique qui ne jure plus que par cela, au «bio» et au produit respectant le «développement durable».
On se souvient de la polémique entre GreenPeace et Chanel, il y a quelques années autour de la déforestation de l’Amazonie : l’usage du bois de rose dans la formule du «Chanel 5» aurait été l’un des facteurs de ce drame planétaire... Derrière l’excès médiatique, se profilait alors un vrai débat : aujourd’hui, plusieurs marques exigent pour les produits naturels des garanties sur la préservation du milieu naturel, sur la coopération avec les populations autochtones, etc. Des marques comme Natura au Brésil ou Yves Rocher en France en ont fait, sur le plan de la communication, un argument de vente. Certaines marques créent des Fondations. Une entreprise comme «Be-Have, the responsable Choice» vend des huiles essentielles qui sont aussi des produits sociaux : le santal d’Australie sert au développement des communautés aborigènes et la myrrhe à la préservation éco-sociale des populations imbas en Namibie !
Dès lors, le parfum reprend un sens. Il redevient un produit naturel : la plante, l’environnement, le cultivateur ou le cueilleur, l’échange équitable, la tradition d’un peuple, le climat vont donner à la matière première une «qualité» nouvelle. La création par un parfumeur prendra le relais : le tout deviendra un produit «noble», tel un grand vin d’origine millésimé ou une robe de haute couture, aux dentelles faites dans un atelier qui réalise ses merveilles depuis le XVIIIème siècle. Un parfum deviendra – ou redeviendra - dans ce contexte l’égal d’un château Margaux ou d’une robe faite sur mesure dans les ateliers de Chanel !
LE RÔLE DU CRÉATEUR
Depuis quelques années, on voit surgir du néant médiatique la figure du «nez»: nom presque péjoratif qu’on donnait aux créateurs de parfum. Celui-ci jusqu’alors travaillait dans l’ombre, pour laisser en pleine lumière les marques : comme si le public était assez sot pour croire qu’un Yves Saint Laurent touillait lui-même des fioles pour créer «Opium» ! Il fallut attendre, justement, ce besoin de «traçabilité» et de «personnalisation» manifesté par le consommateur de ce début de siècle et fort bien relayé par les médias, par lequel on aime aujourd’hui qu’un produit comme le parfum raconte une vraie histoire, et pas seulement un simulacre publicitaire.
Des journalistes spécialisés, comme l’Américain Chandler Burr dans une chronique du New York Times, se mirent à parler des créateurs ; des écrivains comme Annick Le Guerer y consacrèrent des pages ; le Prix François Coty – devenu Prix International du Parfum – se mit à célébrer ces artistes méconnus : le succès était au rendez-vous et, désormais, il va s’accélérant. Des marques prirent ou reprirent un «parfumeur maison», tels Caron avec Fraysse, Hermès avec Elena, Dior avec Demachy ou Guerlain avec Wasser. Et se mirent à donner plus de poids à l’acte créateur. Le parfumeur fut propulsé sur le devant de la scène.
Hermès a joué cette carte avec une parfaite maîtrise médiatique qui peut se résumer ainsi : pour le luxe et la haute couture, Elena crée des merveilles avec des essences rares, en vente seulement rue du Faubourg Saint Honoré, pour le reste, il supervise avec son nez incomparable un prêt-à-porter disponible dans tous les Duty Free du monde.
On change les produits, on revient aux belles matières premières naturelles, on valorise le créateur : certes le phénomène reste confiné au haut de gamme, mais une tendance est prise. La réconciliation du parfum avec la nature dépasse de loin l’épi-phènomène. C’est une prise de conscience. Le retour du créateur, c’est aussi la reconnaissance du parfum comme un art, non comme une manipulation de denrées chimiques. Un tribunal hollandais vient de rendre un jugement qui va dans le sens de la reconnaissance du «droit d’auteur» pour le parfumeur et donc de la création d’art pour le parfum. La France devrait suivre...
MOINS DE MARQUES OU PLUS DE MARQUES ?
Le remue ménage, que la crise mondiale va accélérer, devrait toucher l’ensemble des enseignes et des groupes. D’abord par la concentration des marques pour la conquête du mass-market. Ensuite par un phénomène inverse de double nature : celui du retour au luxe, à l’individualité de la création, voire au «sur-mesure» ; celui aussi de la diversification internationale.
Dans le premier domaine, des marques nouvelles, multiples, éphémères même, naissent, meurent ou se font racheter. Des créateurs ont lancé leur marque comme Lorenzo Villoresi en Italie ou Patricia de Nicolaï en France, d’autres se font «éditer» tel Michel Roudnitska, d’autres éditent des auteurs comme Frédéric Malle, dont l’initiative est un succès. Cette tendance devrait s’accélérer, avec aussi le goût pour les produits naturels jusqu’alors inabordables, comme la vraie rose (de Grasse ou de Bulgarie), le bois d’aloès qui coûte plus cher que l’or (voir l’enquête qui lui est consacrée plus loin dans ce dossier), l’ambre animal, interdit dans le mass-market, etc.
Dans le second, et souvent avec de petites marques, nous observons le développement des enseignes tous azimuts : en Chine, au Brésil, en Indonésie ou en Russie, de nouveaux produits, de nouvelles marques se créent et répondent à l’attente de publics locaux, jusqu’alors – et encore largement convenons-en – dépendants des griffes occidentales. Le contraire serait surprenant : si le monde occidental est en train de laisser le leadership économique aux puissances émergeantes – et de fait déjà émergées -, au premier rang desquelles la Chine, rien que de très naturel à ce qu’il laisse aussi une part de son monopole actuel sur le monde de la parfumerie et des cosmétiques.
Un marché éclaté, où le meilleur et le pire cohabiteront à l’instar d’un monde qui hésite entre le chaos et l’espoir.
* Nicolas de Barry est un parfumeur indépendant, également Secrétaire général du Prix International du Parfum. Auteur de plusieurs ouvrages de référence comme «L’ABCdaire du Parfum» (Flammarion), «Des parfums à faire soi-même» (Minerva), «L’Inde des parfums» (Garde-Temps). Il enseigne aussi à l’Université de Montpellier 2 et donne des Master Class dans le monde entier (www.nicolasdebarry.com).
Le prix international du parfum - 10ème anniversaire
Créé il y a dix ans par nicolas de barry, ce prix est devenu la référence dans la profession des «nez». il couronne chaque année un parfumeur au sommet de son art.
DU PRIX FRANÇOIS COTY AU PRIX INTERNATIONAL DU PARFUM
Créé en 2000 pour honorer les grands créateurs de parfum, le Prix François Coty est devenu en 2007 le Prix International du Parfum. Il s’adresse aux grands nez internationaux et couronne à la fois la carrière du lauréat ainsi que ses dernières créations.
Le Prix International du Parfum/Prix François Coty a été remis ces dernières années au château d’Artigny, ancienne résidence du parfumeur François Coty, et en 2007 et 2008 à Chartres. Ce Prix veut donner sa juste valeur au travail artistique des créateurs de parfum, encore trop souvent relégués dans l’ombre des marques. Il s’agit d’un événement non commercial, sans but lucratif. Les membres du jury sont proches ou non du milieu de la parfumerie. Le jury a été présidé par des personnalités comme Jean Claude Brialy, Marie Christine Barrault, Marie Laforêt, Irène Frain, Elizabeth Bourgine, la Baronne de Rothschild, Gonzague Saint Bris, Jacques Séguéla, le Comte de Paris et William Christie. Les lauréats ont été successivement Jean Guichard, Francis Kurkdjian, Maurice Roucel, Alberto Morillas, Jacques Cavallier, Sophie Labbé, Lorenzo Villoresi, Christine Nagel, Dominique Ropion et Olivier Polge.
Pour Nicolas de Barry qui a créé le Prix et en est le secrétaire général depuis sa fondation : «Il s’agit d’ abord d’affirmer la réalité d’un art : celui de la parfumerie. Les parfumeurs ne sont pas des chimistes ni des commerçants. Ils sont, comme les peintres ou les grands chefs de cuisine, des créateurs. Et puis aussi, le prix rend compte de la réalité de la création elle-même : certes les parfums sont le plus souvent commercialisés et promus par des marques, derrière des images souvent d’ambassadrices belles et sensuelles, mais il convient, ne serait-ce qu’une fois par an, de donner un peu de transparence à l’acte de création : celui d’artistes qui, dans la tranquillité et le secret de leurs ateliers ou laboratoires, inventent des fragrances…»
La sélection des candidats pour chaque édition du Prix se fait selon les critères suivants : Il doit s’agir de parfumeurs-créateurs déjà confirmés et auteurs de parfums de haute qualité, au sommet de leur art, ayant notamment crée un parfum important dans l’année écoulée. Sont pris en considération la nationalité- chaque sélection comporte plusieurs candidats étrangers-, certains candidats appartiennent aux grands laboratoires internationaux de création, à des marques, d’autres sont des parfumeurs indépendants, avec une volonté de parité hommes-femmes, reflétant ainsi, au plus près, la réalité de la profession. Le jury reçoit pour analyse une sélection des meilleurs parfums de chaque candidat. Cette sélection qui le représente est de la seule responsabilité de celui-ci.
Nicolas de Barry précise : «Les analyses olfactives se font sur la base de flacons non-commerciaux, pour que le seul parfum soit pris en compte, et non son emballage, aussi séduisant soit-il…». Chaque membre du jury dispose de trois votes dans l’ordre de préférence du candidat (on vote pour un candidat dans son ensemble et non pour tel ou tel parfum séparément) et la somme de ces votes donne le lauréat, c’est-à-dire celui qui aura le plus de points (3 points pour le candidat placé en tête, 2 pour le second, 1 pour le troisième, etc., pour chaque vote des 8 membres du jury). Habituellement, ce choix se fait sur la base de six candidatures. Le jury s’est donné pour règle la confidentialité du vote, c’est-à-dire que seul le lauréat est annoncé. Les cinq autres peuvent être re-sélectionnés une année suivante. Dans les années à venir, le Prix entend s’internationaliser le plus possible et s’ouvrir au monde de la cosmétique en pleine explosion.
Portrait : françois coty, la naissance d’un parfumeur
c’est ce grand parfumeur du début du siècle qui a inspiré la création du prix international du parfum. portrait d’un personnage hors norme, dont deux ouvrages récents retracent le parcours.
VENU DE SA CORSE LOINTAINE
S’il est un créateur qui révolutionna le monde des parfums et des cosmétiques au XXème siècle, c’est bien François Coty : mais curieusement, après avoir fait fortune puis avoir tout perdu, ce génial autodidacte ne laisse aujourd’hui que des parfums introuvables – «La Rose Jacqueminot», «Origan» ou «Chypre» avaient pourtant fait rêver nos grands-mères - et des souvenirs ambigus.
Descendant lointain de Bonaparte, François Spoturno de son nom de baptême, est né le 3 mai 1874 dans le même quartier d’Ajaccio que l’empereur. Comme lui, il franchira la mer à la conquête du continent et dominera un jour le monde… des cosmétiques. Orphelin très tôt, il est élevé modestement par ses grands-mères et débarque à Marseille en quête d’embauche à l’âge de 13 ans. Il trouve un premier emploi chez un marchand de tissus avec un salaire de trente francs par mois. Mais il a de l’ambition et sait qu’il lui faut rapidement «monter à Paris». En 1900, il arrive dans la capitale pour visiter l’exposition universelle et tenter sa chance. Il continue de vendre des rubans et autres fantaisies, mais double cette activité qui le fait vivre, d’une autre plus propice à ses ambitions : il travaille comme «secrétaire» de l’écrivain et homme politique Emmanuel Arène, un officier corse rencontré durant son service militaire. «Tu n’auras pas de traitement mais quand je déjeune chez moi, tu as ton couvert mis. Je t’avancerai même quelque argent quand j’en aurai gagné un peu. Bref tu auras un titre. Mets-le sur tes cartes de visite et débrouille-toi !» Voilà comment Arène aurait embauché son jeune protégé. C’est ce même Paul Arène qui lui conseillera de changer de nom et de prendre le nom de sa mère, Coti, mais avec un Y, ce qui, pour un futur parfumeur, fera plus chic… et moins corse ! Attaché parlementaire, François reste quatre ans auprès du député mais passe surtout son temps à vendre des épingles à chapeaux. Il rencontre sa femme, Yvonne le Baron, qui travaille également dans les rubans : elle est belle, il l’épouse et naissent deux enfants : Roland et Christine.
LES PREMIERS PAS DU PARFUMEUR
Comme le remarque Patrick de Sarran, «François Spoturno n’avait jamais respiré un parfum ailleurs que sur les joues de sa femme» : c’est donc le hasard qui va le conduire vers le succès. D’après sa fille, Christine Coty «Il avait un très bon ami, Raymond Goery, qui habitait avenue de la Motte Piquet. Mon père jouait avec lui tous les soirs au piquet. Un jour, cet ami, qui était pharmacien, ne put le rejoindre car il devait réaliser des ordonnances. Mon père décida de lui tenir compagnie et de l’aider. Le pharmacien refusa de le laisser toucher aux médicaments. Par contre, il lui donna la recette de l’eau de Cologne, très banale, qu’il fabriquait et lui prêta le matériel nécessaire». Et le miracle se produit : Coty s’amuse ; il élabore d’autres eaux de Cologne avec les même produits et son hôte est obligé de constater que d’emblée il fait mieux que lui ! Surtout, Coty vient d’avoir une révélation, ce jeu lui a plu, son nez serait-il l’instrument de sa réussite ? Il n’y avait jamais songé, mais en faisant cette eau de Cologne, c’est toute la Corse odorante qui lui est revenu en mémoire, et c’est cette mémoire que chacun d’entre-nous garde sous clef, qu’il va désormais libérer. Il fera donc la révolution dans les parfums, et un jour peut-être l’Empire… Pour l’heure, la révolution passe par Grasse, la capitale des parfums et des industries de matières premières. Dans la petite ville un peu endormie sur ses lauriers, on est mûr pour qu’un autodidacte génial vienne brusquer les bonnes vieilles habitudes. Les industries ont depuis longtemps isolé des molécules odorantes qui ont donné naissance à de nouveaux produits synthétiques comme la coumarine ou la vanilline (utilisés avec succès par Houbigant dans «Fougère Royale» et Guerlain dans «Jicky»), mais personne n’a encore osé repenser la formulation traditionnelle : on fait avec des produits nouveaux, des jus anciens… Coty va prendre tout en vrac, va se passionner pour les matières naturelles nobles, pour celles aussi qu’on n’ose utiliser qu’en larmes, et pour les nouvelles, et va tout associer sans préjugé. Coty est un bon vendeur et il sait se mettre en valeur. Il va directement sonner à la porte de Chiris, la plus grosse et pour l’époque la plus moderne des maisons grassoises et sait se faire accepter en stage, alors qu’il ne sait rien, ni ne vient recommandé par qui que ce soit ! Il n’oubliera pas cette hospitalité et fera de Chiris son fabricant, puis son partenaire pour la conquête du marché russe, quelques années plus tard… Pendant près d’un an, Coty s’immerge littéralement dans l’univers de Grasse, il se lève à l’aube pour se mêler aux cueilleuses de la rose de mai, il participe aux distillations et extractions et apprend à «goûter» les matières premières, puis fait ses gammes, et apprend le langage des odeurs et des essences.
A NOUS DEUX, PARIS !
Mais Coty n’est pas du genre patient. Il veut remonter très vite à Paris et conquérir sa clientèle : les femmes ! En peu d’années, il va créer des parfums qui vont d’emblée s’imposer. Edmond Roudnitska, le grand parfumeur de l’après-guerre («Femmes» de Rochas, «Eau Sauvage» de Dior, etc.), commença à travailler dans les années 1920 ; il se souvient : «Tous les parfumeurs de l’époque concoctaient des répliques de l’«Origan» ou d’un nouveau «Chypre». Les femmes ne juraient que par ces parfums. Ce que créait François Coty s’imposait aussitôt. En 1905, ce fut la suprématie de l’«Origan» qui venait de naître. En 1912, l’«Or» dominait tous les endroits en vogue ! Le génie de François Coty, résulte de l’alliance rarissime d’un goût parfait et d’une intuition infaillible». Comment Coty créait-il ? Nul ne le sait. Cet homme prolixe s’est peu confié sur ce sujet. Mais sa force vient d’autre chose : il est un esprit ouvert à tout. Cette qualité sera aussi la cause de sa perte, car il touchera non seulement à tout l’univers de la cosmétique – créant notamment le moderne rouge à lèvres – mais il se lancera dans la presse – il rachètera «Le Figaro» - et dans la politique, investira en Bourse, s’intéressera à l’Art et à l’aventure aérienne –dont il sera le principal mécène-, fera construire un château et de nombreuses villas. Dans son métier de parfumeur, il est d’un éclectisme absolu –qui fait penser à Picasso qui est arrivé à Paris la même année que lui– et se passionne aussi pour l’emballage, chose nouvelle pour l’époque. Mais une chose est sûre : il sera le premier à accepter les matières premières produites par extraction (Chiris a lancé cette technique en premier) en place de l’enfleurage traditionnel : ces absolus avaient été refusés par les grands parfumeurs comme olfactivement trop forts. Coty, lui, saute sur ces nouveautés et sur certains synthétiques. Il ne choisit que les produits qui lui plaisent d’emblée et assemble peu d’éléments. Il va spontanément au plus simple et vise la qualité du produit. Son premier coup est un coup de maître. Il a rapporté de Grasse une petite quantité d’absolue de rose. Il l’habille sobrement, en fait un produit nouveau. Il se présente aux «Magasins du Louvre », le plus célèbre des grands Magasins : au rayon de la parfumerie, le responsable hume avec dédain son échantillon. Volontairement ou non, Coty laisse tomber le flacon qui se brise sur le sol en marbre et le parfum envahit le secteur. Comme dans une légende, les femmes accourent, veulent le parfum… et le chef de rayon en commande 50 exemplaires pour le lendemain. Dans la nuit, Coty et sa femme, dans leur cuisine, fabriqueront les 50 premiers flacons de la «Rose Jacqueminot» ! Coty s’installe dans une modeste boutique de la rue de la Boétie et se livre à une frénésie de création : «Vertige», «Idylle», «Effluve», «Ambre Antique» et surtout «Origan». C’est l’année du fauvisme et Coty, avec «Origan», lance le «premier parfum violent du siècle» pour reprendre l’expression d’Edmond Roudnitska. Le succès est tel que la maison Coty déménage déjà à Neuilly, puis en 1908 à Suresnes où François Coty crée la «Cité des parfums», l’usine modèle. Il est riche et célèbre et il ne le doit qu’à son talent et à son audace.
LE PARFUM DU CHÈVREFEUILLE
L’ascension fut fulgurante, la chute aussi… mais durant trente ans Coty va dominer le monde du luxe : il fera de sa marque la plus vendue au monde, il sera l’«Homme le plus riche de France» ! Il continue de créer des parfums exceptionnels : «L’aimant», «Chypre», «Emeraude», «Paris». C’est aussi Coty qui aura l’intuition de demander au verrier Lalique de faire pour lui des flacons de parfums : les plus belles créations de cet autre grand artiste sont donc signées Coty. Au faît de sa gloire, des succès, des incartades politiques, tout va basculer. Le monde commence à s’effrayer de ce petit Corse qui de l’empire des parfums commence à vouloir conquérir le pouvoir. Ses frasques amoureuses lui valent un divorce désastreux car il est marié sous le régime de la communauté et sa femme exige la vente de ses usines. Il est un homme à bout, usé prématurément. Dans l’un de ses derniers voyages en Corse – «Je reconnais mon île rien qu’à ses parfums» disait Napoléon – il fait arrêter sa voiture au milieu des collines et embrasse la terre et la garrigue. Il meurt peu après en 1934, l’une de ses dernières créations s’appelait : «Fougeraie au crépuscule». Peu avant sa mort, à un ami qui lui faisait remarquer qu’il avait la chance exceptionnelle d’avoir réalisé tous ses rêves et que là était la vraie richesse, il répondit : «Pas du tout, une seule chose m’a échappé, la seule vraiment qui me faisait rêver : l’odeur du chèvrefeuille». Derniers mots d’un parfumeur dépassé par sa gloire. Une gloire dont il ne reste même pas les parfums, créations oubliées, à «visiter» uniquement à l’Osmothèque de Versailles (**) où la plupart ont été reconstitués.
Le laureat du prix international du parfum 2009 : Olivier Polge
En exclusivité pour les nouvelles esthétiques, le prix international du parfum vous présente le lauréat récemment élu : le parfumeur en vogue de la «nouvelle génération», Olivier Polge.
C’est le 21 octobre 2009, que le Prix International du Parfum a fêté sa dixième édition. Le maestro William Christie, le créateur des «Arts Florissants», a remis à Olivier Polge le trophée convoité, lors d’une soirée organisée sous les auspices de la Chambre de Commerce de Versailles et de l’ISIPCA. L’hôtel particulier de la Comtesse du Barry, propriété de la CCI, a accueilli les invités et notamment les membres du jury qui, cette année, autour de William Christie, son Président, et Nicolas de Barry, son secrétaire général, était composé de : Isabelle Dufour (Directrice de l’ISIPCA), des parfumeurs Emmanuelle Giron et Pierre Nuyens, de Stéphane Piquart (Directeur de Be Have), de George Vigarello (Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes) et de Mathieu da Vinha (responsable du Centre de Recherche du Château de Versailles).
UNE VOCATION À LA FOIS ÉVIDENTE ET LONGUE À SE RÉVÉLER
Peu d’ingrédients, pas mal d’instinct et autant de rigueur : il façonne ses parfums avec une sophistication minimaliste et jongle avec les paradoxes. Une écriture plutôt abstraite pour une approche presque artisanale de la matière, Olivier Polge assume l’apparente contradiction.
L’éveil des sens
Il est né (nez ?) dedans et pourtant… Pour ce fils de parfumeurs, les premiers souvenirs olfactifs sont diffus : le dessus d’une commode couverte d’échantillons dans l’entrée du domicile familial ; odeurs de pierres humides dans un escalier ou d’une bouée noire en caoutchouc (un pneu recyclé) liées aux vacances chez ses grands-parents… Cette mémoire qu’Olivier juge aussi fondamentale qu’indélébile se dérobe pourtant à l’exercice forcé de la conscience. C’est à peine s’il s’en étonne : «A la maison, on échangeait davantage sur la peinture, par exemple, que sur le parfum» confie ce grand jeune homme qui se drape agilement dans la timidité pour ne pas trop se dévoiler…
Avec un bagage d’histoire de l’art et une fibre d’artisan, Olivier débarque un beau jour dans un labo pour un stage de parfumerie. C’est à la pesée des matières premières qu’il découvre peu à peu son affinité pour le sujet : «Je me suis rendu compte que c’était un vrai métier, limite manuel. Je voyais surtout l’aspect concret, santal visqueux, coumarine en poudre»… Plus tard chez Charabot à Grasse, puis chez ACM à Genève, il complète sa formation sur les matières en s’essayant parallèlement à la composition : «Poussé par la curiosité mais pas franchement encouragé, j’avais encore une idée assez peu réaliste de la parfumerie et je n’avais toujours pas compris que c’est dans un bureau que s’exerceraient principalement mes activités».
La réalité le rattrape à New York lorsque, embauché par IFF, il s’expatrie pour tenter sa chance loin du bercail. Il y côtoie Carlos Benaim (avec lequel il signe le «Emporio White for Men» d’Armani) ou Sophia Grojsman, entre autres, et découvre les rouages du business de la parfumerie contemporaine. De retour en France, cinq ans plus tard, mais toujours chez IFF, il franchit un nouveau cap, presque un deuxième départ, dans sa toute jeune carrière : «J’ai eu l’impression de retrouver une culture du parfum et une sensibilité plus proche de la mienne», se souvient-il, amusé. Le plaisir de ces retrouvailles ne tarde pas à se faire sentir et si pour «Pure Poison» de Dior ou «Flower Bomb» de Viktor & Rolf, il partage encore l’affiche avec Carlos Benaim et Dominique Ropion, il s’attaque seul, en direct avec Hedi Slimane, à la composition du «Dior Homme» : «C’est un produit dont je suis vraiment fier, note Olivier. Grande liberté de développement, complicité avec le créateur : je l’ai vécu comme une bouffée d’air frais, la sensation d’avoir fait un parfum dans des conditions rêvées»…
L’art et la manière
Le thème boisé-iris du «Dior Homme», justement, il s’en souvient comme d’une idée forte qui les a mis tout de suite d’accord. «Très peu d’ingrédients dans un habillage soigné, c’est l’objectif que je voulais atteindre». Une approche acquise pendant ses années d’apprentissage lorsqu’il devait recréer avec cinq matières premières maximum l’accord majeur d’un grand classique de la parfumerie. «Quand je travaille seul, j’essaye d’avoir de la rigueur, de me donner un cadre, de ne pas mettre des produits qui ne servent à rien par exemple», souligne-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de plaider pour une parfumerie instinctive qui se cherche dans le déclic ou les affinités d’un brief pour mieux s’épanouir.
«Orientaux, boisés, si certains thèmes m’inspirent plus que d’autres, je peux aussi m’accrocher sur un projet à partir d’une facette, d’une matière première ou d’une simple note si elle me parle».
Pas facile à cerner, Olivier n’est pas non plus de ceux que l’on captive avec des histoires au ras des pâquerettes. Ni bucolique, ni figuratif, le parfum reste avant tout pour lui une élaboration mentale, abstraite : «Je ne l’imagine pas comme une continuité de la nature mais plus comme une forme de sophistication». Et lorsqu’on lui demande, au jeu du portrait chinois, d’associer le parfum à un paysage, il répond : «urbain», sans la moindre hésitation ! Poète d’une nature distancée mais esthète de la matière dans sa plus simple expression, Olivier n’en est pas à un paradoxe près ! Richesse et complexité, un profil plein de ressources qui n’a pas encore livré tous ses secrets mais qui participe déjà activement au charisme de l’individu…
ENTRETIEN AVEC OLIVIER POLGE
Comment avez-vous commencé à créer des parfums ? Qu’est-ce qui vous y poussait ?
Mon premier contact réel avec la parfumerie est passé par des stages d’été. Il me semblait que c’était un métier artisanal, ce qui me plaisait. J’avais l’impression que j’allais faire un métier manuel. J’avais commencé par un stage en usine à Grasse sur les matières premières, il fallait remplir les extracteurs des matières premières naturelles qu’on recevait, et il me semblait que c’était un métier avec les pieds sur terre, des choses réelles, liées à des saisons, avec des huiles, des poudres, des résines, comme la cuisine.
Comment travaillez-vous ? Avez-vous besoin d’un grand nombre de matières premières ?
J’essaie de travailler avec du bon sens, de peser plus qu’une fois la nécessité de rajouter un nouveau produit dans une formule ; j’essaie donc de travailler avec peu de matières premières.
Quelle est la place du naturel dans vos inspirations et dans vos formules finales ?
Dans l’inspiration, l’organigramme de la parfumerie est fondé sur les naturels, qui sont clé. Le débat entre naturel et synthèse est complexe, et la qualité d’un produit n’est pas uniquement liée à la quantité de naturels. En revanche, la qualité des produits naturels choisis pour un parfum est fondamentale. En cela, nous avons une chance unique chez IFF, avec les naturels des Laboratoires Monique Remy, qui développent les plus beaux produits du marché. Même si aujourd’hui, on peut déplorer que dans la réalité, l’équation économique ne nous permet souvent pas de mettre tous les naturels qu’on souhaite, comme les essences de fleurs.
Comment voyez-vous les parfums dans le proche futur ?
Le retour d’une approche plus artisanale du parfum, avec une expression moins codifiée, plus instinctive. Et du temps, surtout, pour les faire et leur donner une chance d’être appréciés. Je suis optimiste : on peut faire autrement !
Comment devrait-on reconnaître le travail des créateurs comme vous ?
Le travail d’un parfumeur aujourd’hui est complexe, et très interactif. La reconnaissance du travail d’un créateur, c’est la reconnaissance de son expertise, et de son jugement.
Devrait-on instituer un «droit d’auteur» pour les «nez»?
Sur le principe, pourquoi pas, mais les difficultés techniques me paraissent difficilement surmontables (ainsi la complexité du nombre de matières premières).
Quelle est votre propre parfum préféré ? Comment l’avez-vous composé ?
Je suis très critique envers ce que j’ai fait, et je me semble être mauvais juge de mes créations…
Quelles sont vos matières préférées ?
- Le patchouli : une matière à part qui a une incidence sur la totalité du parfum. On en rajoute rarement au cours d’un développement… Il y a les parfums avec ou sans patchouli ! Comme une charnière dans les classifications olfactives.
- La bergamote : aussi évidente que de l’eau ! Mais pas dans le sens de «diluant». C’est un ingrédient essentiel de ma palette. J’aime l’idée de la rendre moins éphémère…
- Les notes irisées/violettes : un peu poudrées, boisées, florales mais pas trop, ni typiquement féminines, ni franchement masculines et tellement tout ça à la fois… Elles m’évoquent une couleur violet profond qui me séduit beaucoup.
- Les notes ambrées : pour passer de l’odeur au parfum ou qu’un parfum soit vraiment un parfum, il en faut absolument ! Indispensables dans les orientaux, je les aime dans des tonalités opoponax, veloutées, un peu sombres.
Êtes-vous sensible à votre image ?
Je n’aime pas me voir en photo. C’est souvent lisse, un peu «cosmétique», j’ai l’impression que l’on veut faire de moi une star de cinéma et j’ai peur de décevoir. Sur celle-ci, il n’y a pas d’artifice, c’est déjà bien ! J’ai l’air un peu dur ? Les gens qui sourient sur les photos, je trouve ça fatigant… Si j’avais pu choisir, j’aurais été plus loin de l’objectif, pas de face, avec une main devant pour me mettre davantage en retrait…
Les principales créations d’Olivier Polge
2001 | Emporio White for Men, Armani (avec Carlos Benaim). |
2002 | Bora Bora pour Homme, Liz Claiborne (avec Pascal Gaurin , J-M. Chaillan). |
2003 | Happy Heart, Clinique (avec Christophe Laudamiel). |
2004 | Blue, La Perla (avec Bruno Jovanovic). |
2005 | Boss in Motion Limited Edition Green, Hugo Boss. |
2006 | Code for Women, Armani (avec D. Ropion & C. Benaim). |
2007 | Liberté, Cacharel (avec D. Bertier). |
2008 | The Beat, Burberry (avec D. Ropion et B. Piquet). |
2009 | Only the Brave, Diesel (avec A. Massenet et P. Wargnye). |
L'art du créateur parfumeur
On les appelle des «nez». Vision réductrice et un peu péjorative d’artistes au même titre que les créateurs de mode ou de gastronomie reconnus quant à eux. Peut-être le ministre de la culture rendra-t-il justice à ces créateurs de l’ombre et créera-t-il un de nos nouveaux «beaux arts» : le parfum ?
DES ARTISTES À PART ENTIÈRE
Le nez : notre organe olfactif sert à désigner le «compositeur-parfumeur», celui qui dans le silence de son laboratoire, ou atelier, crée ces harmonies qui deviendront des parfums.
Le parfumeur, avant de s’appeler «nez», était en fait un artisan qui tenait boutique. En Orient, il avait en charge les épices et les médicaments en général ; en Occident jusqu’au XIXème siècle, il assure aussi le traitement et la vente des perruques, des vinaigres, des liqueurs et des gants. Il appartient à la corporation des gantiers-parfumeurs.
On trouve la trace de ces maîtres en parfumerie par des traités et par les histoires plus ou moins authentiques comme celle de René le Florentin, parfumeur et âme damnée de Catherine de Medicis, selon Alexandre Dumas…
Le premier grand parfumeur dont la célébrité nous est parvenue est Jean Marie Farina, l’inventeur de l’«agua maravilis» dont il fera «l’eau de Cologne» en s’installant dans la ville de même nom, et deviendra mondialement célèbre grâce à un client très médiatique : Napoléon qui en usait, dit-on, plusieurs litres par jour.
A l’exception de la dynastie des Guerlain qui donna son nom à une marque aujourd’hui encore fameuse, de Penhaligon en Angleterre, d’Houbigant en France, peu de noms de grands «nez» sont connus du grand public. La raison en est que ceux-ci travaillent le plus souvent pour le compte des grands laboratoires (Givaudan, IFF, Firmenich, etc.) qui ne souhaitent pas entrer dans le star system, pour la raison que ce sont les clients -les grandes marques- que le public doit aduler : ce sont donc les noms de Coco Chanel ou de Thierry Mugler qui seront identifiés à des parfums fameux et non ceux de leurs créateurs.
Certains de ces «artistes obscurs» sont toutefois sortis de l’ombre comme Edmond Roudnitska, le génial créateur des grands parfums de Dior («Diorissimo», «Eau Sauvage»). Certaines marques ont tenu à garder un nez «maison», comme Guerlain (Jean Paul Guerlain, puis Thierry Wasser), Dior, Caron ou Patou…
La mode récente, mais encore très élitiste, des «artisans parfumeurs» redonne un prestige à ces «nouveaux nez» qui s’affichent comme Jean Laporte, Annick Goutal, Patricia de Nicolaï, Lyn Harris ou Lorenzo Villoresi.
Dans l’imaginaire collectif, le «nez» apparaît pourtant encore comme un «alchimiste» mystérieux, voire un criminel comme le personnage de Grenouille dans le roman «Le parfum» de Patrick Süskind, et en tout cas comme un misanthrope, à l’instar du personnage incarné par Yves Montand dans «Le Sauvage» de Jean Paul Rappenau : il faudra le charme torride de Catherine Deneuve pour faire sortir de son île perdue au milieu des Caraïbes le parfumeur qui a fui le monde du bruit et de la pollution.
UN ART QUI TIENT AUSSI DU MYSTÈRE
Chaque parfumeur, chaque «nez», a sa manière personnelle de créer. Et se garde d’en divulguer le secret. Mais dans les grandes lignes, un parfumeur poursuit sa création selon les étapes suivantes :
- Qu’il s’agisse d’une création libre ou d’une commande bien définie, il crée d’abord un climat poétique et imaginaire. S’il veut créer une ambiance naturelle –un coucher de soleil sur la mer– ou culturelle –les palais de Jaipur– voire érotique –une scène d’amour–, il devra intérioriser cette ambiance, la vivre intensément, pour commencer à la sentir avec son code de représentation personnel.
- Alors il traduira ces impressions par des odeurs, soit complexes –qu’il décryptera ensuite pour en trouver les composants chimiques– soit par référence à des essences naturelles : il sentira du jasmin sur un fond de santal par exemple.
- A partir de «notes» principales (note = essence naturelle), il tentera alors de composer des «harmonies» entre plusieurs notes. Puis il structurera son projet avec les «notes de tête», les «notes de cœur» et les «notes de fond». Les notes de tête seront des essences volatiles, fraîches et immédiatement agréables. Les notes de cœur seront des essences plus fortes et qui caractériseront le parfum. Les notes de fond formeront l’équivalent des percussions dans la musique, éléments qui donneront un arrière plan solide et durable.
- Le parfumeur commencera alors une infinie succession d’expériences de formules en modifiant sans cesse les proportions et en augmentant le nombre des essences entrant dans l’harmonie générale. Parfois, il n’aboutira pas. Et recommencera à zéro. Comme les peintres, les parfumeurs ont leur style. Certains ne feront que de belles roses, d’autres seront plus éclectiques, d’autres feront sans cesse un même parfum sur des variantes différentes.
- Quand le parfum est prêt, c’est-à-dire quand le parfumeur ne voit plus comment l’améliorer malgré de nombreuses variantes, il en arrête la formule qui se mesure en grammes et dont le secret est gardé par la firme à laquelle il appartient ou par lui-même.
LES MAÎTRES GANTIERS PARFUMEURS
Les expositions présentées durant l’été 2009 aux Musées de Cluny et d’Ecouen, sur la parfumerie de l’Antiquité à la Renaissance («Le miroir et le bain») ont attiré l’attention sur cet art et sur une période charnière qui vit la codification d’une profession. «Alchimistes des cours, des palais, des maisons, des places et des boutiques, aromatiseurs et distillateurs, faussaires du nard et de l’ambre, marchands d’essences rares et coûteuses, charlatans et distillatrices aryennes et juives, apothicaires urbains étourdis par les mille arômes de leurs boutiques saturées de narcotiques, fabricants d’onguents, herboristes nomades et grandes dames comme la duchesse Vittoria de Médicis qui, par plaisir mêlé de délices, au cours des mois de mai et juin, tenait à distiller des fleurs, sur le secrétaire de sa chambre, dans une petite cornue d’or chauffée à la flamme de l’eau-de-vie : toute la haute et la basse société entretenait des rapports étroits et confidentiels avec l’univers des herbes et des aromates. Jamais autant qu’au cours des siècles de la pollution spirituelle et mentale, de la chasse aux démons contaminés de l’esprit et de la chair, des onctions et des fumigations rituelles, des purges, des cautères et des fontanelles maintenues ouvertes, des clystères et des saignées, la science des odeurs n’a atteint des subtilités aussi vertigineuses et des abîmes de raffinement aussi inimaginables.»
Voilà la description du métier de parfumeur faite par le médecin Leonard Fioravante (1508-1588). Ce métier douteux pour les uns, convoité pour d’autres, était encore une profession assez floue : qu’était un parfumeur à la Renaissance ? Un alchimiste ? Un apothicaire ? Un aromatiseur ? Un herboriste ? Un pharmacien ? Un mélangeur des essences parfumées ? Un marchand d’essences et épices ? Un médecin qui aidait les gens à se protéger de la peste avec des eaux parfumées et des «oyselles» ? Etait-t-il un magicien ? En ces temps, la profession de parfumeur était pleine d’incertitudes, car une vraie corporation «des parfumeurs» n’existait pas encore. Merciers et gantiers prétendaient être des parfumeurs : les premiers parce qu’ils vendaient des parfums, les seconds parce qu’ils en fabriquaient. Un arrêt du Parlement du 26 novembre de 1594 chercha à mettre d’accord tout le monde en défendant aux membres des deux corporations «de se dire et de se nommer parfumeur» ! En même temps, cet arrêt les autorisa à «parfumer, laver, enjoliver leurs marchandises», mais il était interdit aux parfumeurs de vendre des parfums qui n’eussent été fabriqués par eux. Une requête produite à cette occasion par les merciers cite, au nombre des senteurs autorisées : la violette, l’iris, le musc, l’ambre et la civette. En France, les parfumeurs cumulaient d’autres fonctions : celles de barbier, de testonneurs (ou friseurs) et d’étuviste ; on trouvait chez eux des bains et tout ce qui était nécessaire aux soins de la toilette. Rabelais décrit l’Abbaye de Théleme en soulignant l’importance des parfumeurs et de leurs créations pour les femmes de la noblesse «estoient les parfumeurs et testonneurs, par les mains desquels passoient les hommes quand ils visitoient les dames. Iceux fournissient par chascun matin les chambres des dames d’eau rose, d’eau de naphe et d’eau d’Ange», et à chascune la précieuse cassolette vaporante de toutes drogues aromatiques». Les parfumeurs produisaient des remèdes souverains, panacées toutes puissantes, onguents magistraux, eaux admirables «pour restaurer les forces et pour refaire et restaurer les esprits vitaux et animaux, qui se peut comparer à l’élixir de vie». Vaste programme ! Le terme «parfumeur» restait finalement un terme générique regroupant plusieurs activités telles que marchand de liqueur, liquoriste, distillateur, marchand parfumeur, gantier-parfumeur : tous vendaient des eaux de senteur.
Au début du XVe siècle, les armes de la profession figurent déjà dans l’armorial : «D’azur à un gant d’argent frangé d’or, posé en pal, accosté de deux besants d’argent». Henri III, puis Louis XIV renouvelleront ces prérogatives. Ainsi par lettres patentes enregistrées au parlement le 13 mai 1657, les parfumeurs reçoivent la qualification de marchands maîtres «Gantiers Parfumeurs». Ils sont donc enfin acceptés et peuvent exercer leur métier, avec un titre reconnu. En qualité de gantiers, ils ont droit de «vendre et de faire toutes sortes de gants et mitaines, de tous les cuirs qui se peuvent commodément employer. Comme parfumeurs, ils peuvent appliquer et mettre sur les gants, et débiter toutes sortes de parfums, et même vendre en détail des cuirs de toute espèce, peaux lavées, parfumées, blanches, et autres propres à faire des gants». Le texte du statut disait encore : «Aucun ne peut être reçu marchand gantier parfumeur, qu’après quatre ans d’apprentissage, servi les maîtres pendant trois autres en qualité de compagnon, et fait chef d’oeuvre ; les fils de maîtres sont exempts de ces formalités, leur suffisant de faire une légère expérience. La veuve d’un maître a droit de tenir boutique, et de faire travailler tant qu’elle reste en viduité ; mais il ne lui est pas permis de faire d’apprenti et, à la tête de la communauté, il y a quatre maîtres». Pour les chercheurs d’aujourd’hui, la tâche n’en est pas pourtant plus aisée, comme le remarque Catherine Lanoë : «L’étude des inventaires après décès a conduit à une première constatation : les parfumeurs ne disposent d’aucun manuel de cosmétique dans leur bibliothèque -quand ils en ont une. Leurs savoir-faire se sont transmis de manière orale». Exceptionnellement, un écrit apparaît lors d’un héritage, comme ce fut le cas du parfumeur italien Stefano Rosselli, qui a laissé ses recettes de beauté et de santé comme héritage à ses enfants, dans un ouvrage paru en 1589. Celui-ci indique dans son testament : «Nous écrirons quelques secrets dans ce livre, que nous aurons d’abord expérimentés et faits de nombreuses fois de notre propre main. Si celui qui les fera observe ce qui sera écrit ici, il saura que tout y est absolument véridique». Stefano Rosselli a travaillé pour la famille Médicis à Florence et il a composé plusieurs recettes culinaires, des produits de beauté et des médicaments. En voici quelques exemples :
L’eau des anges et pastilles pour brûler dans le feu (recette) reçue de Bernardo Lioncini parfumeur, c’est une chose prouvée et rare. Prends six livres d’eau de rosé pour ton bain, deux livres d’eau (de fleurs d’oranger), une livre d’eau de myrtille, six onces de storax sec, six onces de benjoin, une once de bois d’aloès, deux drachmes de cannelle, deux drachmes de clous de girofle, deux drachmes de noix muscade. Écrase le tout et fais-le bouillir jusqu’à ce que ce soit réduit à six livres (en tout). Ensuite, ajoute à parts égales une di’arhnie de musc, de civette et d’ambre. Si tu la veux claire, distille-la en suspendant le musc dans le récipient, et avec les résidus tu pourras faire des pastilles pour les brûler au feu. Tu dois tenir compte du fait que si tu la veux claire, tu ne dois y mettre ni cannelle ni clous de girofle, ni noix (muscade) : il te suffira de filtrer.
Eau parfumée (que certains appellent eau angélique), pommades et couronnes de rosés parfumées, comme ce!a s’est fait au Palais Pitti jusqu’au 21 avril 1560 pour l’illustrissime et très révérend cardinal Ferdinand de Médicis. Nous prenons six onces de storax sec, dix onces de benjoin, une once de bois fin d’aloès et dans un récipient muni d’un tamis, on ajoute de la noix muscade, de la cannelle et des clous de girofle. On fait infuser tout cela dans huit livres d’eau de rosé pour le bain, six livres d’eau de fleurs d’oranger et deux livres d’eau de myrtilles. On met le tout dans un récipient en cuivre fait à propos pour les parfumeurs, ou dans un vase en terre émaillée
par Nicolas DE BARRY

