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LES MATIERES PREMIERES SYNTHETIQUES

A l’heure actuelle, ce sont les technologies de la synthèse qui offrent le plus de ressources au parfumeur. Dans une composition, c’est souvent 50 à 90 % d’ingrédients qui proviennent de la synthèse. C’est comme les vêtements : qui porte aujourd’hui du coton sans lycra ?

Les produits synthétiques sont des produits obtenus à partir de réactions chimiques (chimie organique) sur des produits naturels ou des produits chimiques. Le but est d’imiter un produit naturel. Les produits synthétiques permettent d’éviter certains inconvénients des produits naturels :

  • qualité aléatoire d’une année sur l’autre selon les conditions de climat et la qualité des récoltes,
  • variations importantes de prix pour les mêmes raisons ou même pénurie possible,

Les qualités olfactives des produits naturels restent difficilement remplaçables dans certains cas. Néanmoins, les produits synthétiques sont plus facilement maîtrisables et sont devenus un élément indispensable de la composition d’un parfum.

Il a fallu des siècles pour que l’homme puisse maîtriser les mécanismes qui permettent d’obtenir des essences de plantes. Il a fallu l’aide de la science pour qu’il puisse recréer artificiellement ce qui existe à l’état naturel et que, mieux encore, il puisse donner à des parfums l’odeur de la mer, de la rosée du petit matin ou du chocolat chaud…

A partir de 1930, quelques chimistes, qui n’étaient pas des parfumeurs, entreprirent des recherches sur la matière odorante naturelle. Il s’agissait tout d’abord d’isoler dans les huiles essentielles de plantes, les éléments qui paraissaient les plus intéressants. C’est ainsi que le géraniol, à l’odeur de rose, fut tiré de l’essence de citronnelle grâce à ce que la chimie appelle la distillation fractionnée et que le menthol fut extrait de l’essence de menthe par cristallisation.

Le XIXème est le siècle de la découverte des matières premières d’origine synthétique. Sans les aldéhydes, le «N°5» de Chanel n’aurait jamais vu le jour et sans l’hédione, Edmond Roudnitska n’aurait pas composé l’«Eau Sauvage» ! S’il pouvait paraître présomptueux de vouloir reproduire ce que la nature élabore avec tant d’harmonie et de patience, ce fut pourtant la sagesse qui guida les chimistes du XIXème siècle. Qui connaît aujourd’hui les noms de Perkin, Riemann, Baur, Darzen, Ruzicka, Blanc ou Bouveault ? Ce sont pourtant ces hommes qui ont permis aux parfums modernes d’exister. Car, avant que la chimie des odeurs ne fasse ses preuves, le parfum était composé de matières premières naturelles de qualité, constituant presque des parfums en elles-mêmes, que le parfumeur mélangeait de façon simple, en accord avec ses inclinations artistiques. Le prix du parfum ainsi obtenu en limitait la diffusion et, hormis quelques extraits et les eaux de Cologne, le parfum demeurait un luxe réservé aux classes privilégiées.

On donna à ces substances le nom d’isolat. A l’issue de cette première étape, force fut de constater que nombre de composants aromatiques de la manière naturelle ne pouvaient être isolés, soit parce qu’ils étaient présents en infimes quantités, soit parce que leur séparation aurait été trop coûteuse, comme dans le cas de la vanilline dans la vanille. Grâce à l’hémisynthèse, les chimistes créèrent ces substances à partir d’un élément tiré d’une essence végétale. L’isolation du terpène dans l’essence de pin donna par exemple le terpinéol, employé dans les accords lilas.

Ces résultats poussèrent alors les chercheurs à essayer de recréer les corps, non plus à partir d’une matière végétale, mais à partir d’une matière fossile, telle que le pétrole ou le charbon. Ils y parvirent grâce au procédé de la synthèse, Ainsi, la filiation du benzène permit d’obtenir l’alcool phényléthylique au subtil parfum de rose, celle du toluène (acétate de benzyle), à l’odeur de jasmin. Quant à l’acide salicylique, il fut le point de départ de la synthèse de la coumarine, un corps nouveau qui ouvrit la voie aux parfumeurs dans les notes de type fougère.

Non contents de produire des molécules identiques natures (I.N.), les chimistes inventèrent des molécules odorantes artificielles, à la grande joie des parfumeurs, pour qui de tels produits constituaient une véritable révolution. L’héliotropine devint un élément important de toutes les compositions dites ambrées, la vanilline permit à Guerlain de créer ses plus beaux parfums. Les quinoléines, à l’odeur de cuir et de fumée, offrirent à Chanel son « Cuir de Russie ». Les muscs de synthèse, avec leurs accents chauds et tenaces, furent utilisés en notes de fond dans les compositions, où ils constituèrent d’excellents fixateurs. Quant aux ionones, ils recréèrent le si joli parfum de la violette…

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l’analyse chromatographique – un procédé qui permet d’identifier une molécule présente dans un mélange odorant et d’en calculer la proportion - offre des terrains d’investigations passionnants sur les molécules présentes à l’état de traces dans les matières premières naturelles.

Enfin, de la réduction des acides gras naquirent les aldéhydes, dont l’odeur violente et parfois nauséabonde découragea dans un premier temps les parfumeurs. Il fallut l’audace de Coco Chanel et de son «nez» Ernest Beaux pour que ces produits soient utilisés dans un parfum. Ce fut le légendaire «N°5». De leur côté, les chimistes ont continué sur leur lancée avec des produits tel que l’hédione, sans laquelle l’«Eau Sauvage» de Dior n’aurait jamais vu le jour. De même, les damascones et les damascenones ont offert à vos clientes les «Jardins de Bagatelle» de Guerlain et «Paris» d’Yves Saint-Laurent.

Pour les «nez», les matières premières synthétiques sont des ingrédients très précieux qui leur permettent de créer de nouveaux équilibres. C’est un nouvel élan dans la parfumerie du futur qui permet par exemple de faire revivre une odeur du passé, de recréer des notes animales ou irisées, bref, de faire sortir du temps.

Depuis quelques années, les chercheurs bénéficient d’une technique révolutionnaire, le « headspace » qui permet de piéger in situ une fleur, un arbre ou une atmosphère parfumée et d’obtenir en quelque sorte leur carte d’identité en identifiant les molécules qui les composent. Cette technique est très utile pour les fleurs qui ne sont pas encore exploitées en parfumerie, telles que les orchidées ou les fleurs de glycine, et pour les parfums d’ambiance (odeur d’un sous-bois, parfum d’un bord de mer…). Elle permet également d’approcher au plus près les odeurs représentatives de la nature à tous les stades de son développement, ce qui n’est pas toujours le cas des huiles essentielles et des essences, absolues, dont le parfum est souvent éloigné de l’odeur des plantes à l’état naturel.

En 1952, le grand compositeur-parfumeur Ernest Beaux affirmait : « C’est sur les chimistes qu’il faudra compter pour trouver des corps nouveaux grâce auxquels pourraient éclore des notes originales. Pour le parfum, l’avenir est donc aux mains de la chimie». Plus de quarante ans après, ses propos sont toujours d’actualité : la science s’est mise au service de la parfumerie sans renier la nature, mais en s’y associant avec discernement.

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