Aux sources du parfum
Les encens, les gants parfumés, les concrètes, les atomiseurs poires reviennent à l'ordre du jour. Les marques puisent à nouveau dans les racines du parfum pour réinventer et revisiter les premiers gestes parfumés.
Face à un marché, qui est en phase de redéfinition et de renaissance, les acteurs que sont les parfumeurs créateurs et les marques réfléchissent à redonner un sens au parfum. Le manque de créativité des grands parfumeurs incitent à l’éclosion de marques niches, qui osent la différence. D'après Frédéric Rivoire, directeur parfumerie fine Europe Givaudan, il est nécessaire de réincarner le parfum. D'où cette résurgence de gestes retrouvés du parfum et d’utilisation différente, puisés dans ses racines.
Les encens
L'histoire des parfums est celle des civilisations et plus encore des religions. Les premiers parfums étaient des gommes et des résines, qui dégagaient des effluves odorants en se consommant. L’oliban, la myrrhe et l’or font partie des trois présents offerts par les rois Mages à l’enfant Jésus. La quintessence de l’odeur, c’est au parfum que les hommes l’ont confiée. N’oublions pas que le mot «parfumeur» vient du latin per fumare, qui signifie «au moyen de la fumée». De la Chine à la Rome Antique, chaque culture sacrifie des parfums, encense les statues et les divinités. Il devient par là le lien sacré entre l’homme et l’invisible.
Aujourd’hui, les encens brûlés sur les charbons ou en bâtonnets ont pris une place dans l’art de vivre à l’occidental. De son héritage culturel raffiné qui nous vient du Japon, l’encens nous transmet une perception poétique du monde qu’il est important de réapprendre tout comme le geste délicat de respirer et même d’écouter un parfum. Beaucoup de marques comme Esteban, Nippon Kodo et les Senteurs de Fées ont une offre d’excellente qualité.
De solide à liquide
Liquide, le parfum ne l’a pas toujours été. Longtemps, il fut sous forme d’onguent, un corps gras (huile, cire, graisse) mêlé ou infusé de résines, de sucs de végétaux, de poudres de plantes aromatiques à usage profane, sacré ou thérapeutique. Ces derniers ont tenu une place importante dans la vie quotidienne des Egyptiens. Un des parfums connus de l’époque était le Kyphi donné en offrande aux dieux égyptiens et utilisé en fumigations, où il devenait un remède. En fait, ce parfum procure une détente et, mélangé à une boisson, il devient un médicament pour les maladies pulmonaires et hépatiques.
Les onguents et les parfums protègent de l’intensité du soleil et assouplissent la peau. À la Haute époque, la mode les «cônes thébains » fixés sur les perruques des hommes et des femmes, diffusaient, une fois fondus, d’agréables odeurs, généralement épicées ou résineuses. Onguents et baumes remportèrent un grand succès jusqu’à l’arrivée de l’alcool et de la distillation des essences à la vapeur d’eau dès le XIII siècle.
Une brève histoire des concrètes
Les pommades disparaîtront un temps, pour réapparaître sous le nom de concrète. Ce mot désigne deux produits différents :
- d’une part, c’est un produit solide ou semisolide obtenu après extraction des principes odorants. Ce dernier fige vite par le refroidissement. Une fois lavé à l’éthanol, le produit s’appelle l’absolue, la forme la plus pure du produit végétal,
- d’autre part, la concrète constitue un parfum solide utilisant les cires florales comme support.
Dès les années 20, la maison grassoise Molinard déposera un brevet sous le nom de «concreta». Et ce n’est que dans les années 60, que le parfum solide voit le jour aux Etats-Unis. Présenté à l’origine dans un boîtier doré ou argenté, ce parfum qui s’étale comme une pommade est appelé à devenir le produit phare d’un secteur en pleine expansion. Au delà de son aspect pratique, ce petit objet va amener la femme américaine à se parfumer quotidiennement. Moins intimidant avec ses petits motifs fantaisie, le boîtier à concrète banalise le parfum. Max Factor, Corday, Avon, Fabergé, Estée Lauder et Vivian Woodard sont les marques qui ont utilisé ce support. Aujourd’hui, certains sont recherchés par les collectionneurs.
Les concrètes sont aussi le prétexte pour éditer des séries limitées. En France, des maisons comme Caron, Hermès, Thierry Mugler mais aussi Kenzo se sont essayées à l’exercice. On peut citer le poudrier à parfum «Trouble» de Boucheron, doré à l’or fin ou encore le coffret «Cuvée 1888» des cognacs Frapin qui n’est autre qu’une montre à gousset dont le couvercle dévoile une concrète aux accents de cuir et de fruits confits.
Aujourd’hui, elles reviennent en force. Molinard en propose toujours, L’Occitane a mis en avant «Roses des 4 Reines» et Comme des Garçons a édité une ligne entière sous le nom de «Sherbet Rhubard». Sans oublier la jolie gamme de 21 parfums de «Crazylibellule and the Poppies» mis au point par Isabelle Masson-Mandonnaud.
Dans un autre style, les gants parfumés, la poire atomiseur
Depuis quelques temps, les gants parfumés refont surface chez Maître Parfumeur & Gantier ou en Italie chez Mario Portolano. Il s’agit d’un retour aux prémices de la profession où il a démarré comme parfumeur gantier avant de devenir simplement parfumeur. Mais tout le monde sait, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement…
Enfin, la poire atomiseur, geste de nos grandsmères, réapparaît avec le parfum Prada et dans la Collection «L'Art et la Matière» de Guerlain. Toutes les idées sont bonnes pour relancer et parler du parfum différemment. La consommatrice a désormais un éventail de proposition pour vivre Son Expérience du Parfum.
par Bettina AYKROD

