La nouvelle vie du patchouli
L'ingrédient-phare, lourd et presque irrévérencieux, des années 60 entame une deuxième vie. Toute de légèreté et de finesse. Seule constante : son pouvoir ensorcelant.
Longues tiges velues et fermes, grandes feuilles odoriférantes et duveteuses et fleurs blanches nuancées de violet caractérisent le patchouli (Pogostemon Patchouli), une plante originaire d'Indonésie et de Malaisie dont le nom vient du tamoul patch qui signifie vert, et ilai feuille.
D'abord recherché pour la propriété «antimites » de ses feuilles séchées, le patchouli arriva en Europe au milieu du XIXe siècle. Élément de base des sachets, pots-pourris et parfums de l'époque victorienne, il émerveilla les élégantes du Paris de la Belle Époque, qui le bercèrent dans leurs châles et fourrures. Autre temps, autre connotation... les années 60-70 voient un attrait marqué pour l'Inde, ses gourous, ses religions, et ses senteurs capiteuses. Santal, musc et patchouli reviennent à la mode. Les notes boisées, camphrées, vertes et terreuses jusqu'à l'âpreté de ce dernier suggèrent transgression, évasion et ivresse. Une ivresse lourde, langoureuse, envoûtante, jusqu'à la pesanteur.
SENSUALITÉ PRIMESAUTIÈRE
Obtenue par distillation à la vapeur d'eau des feuilles séchées, l'essence de patchouli, aux doux accents d'alcool de bois, se retrouve dans les parfums chyprés, certains orientaux, et des floraux sensuels. «Sa nouvelle légèreté est le résultat d'une distillation moléculaire qui permet de sélectionner la partie incolore et très odorante des feuilles», explique Carlos Benaïm (IFF) qui avoue travailler en ce moment un patchouli associé à des notes jasminées transparentes. Créateur de l'eau de parfum «Voile d'Ambre» d'Yves Rocher, Olivier Pescheux (Givaudan) précise que les facettes «oxydées», assez désagréables du patchouli d'autrefois, n'existent plus grâce à un traitement qui déférise les feuilles de cette labiée. Richard Fraysse, le parfumeur attitré de la marque Caron, prépare, lui, un jus qui sortira bientôt contenant plus de 30 % de patchouli. «La différence entre le patchouli actuel et celui des années 60 réside dans sa macération. Avant, on le laissait macérer de deux à quatre ans, ce qui l'alourdissait ; aujourd'hui, pas plus de six mois, mais on peut toujours trouver des essences extra-vieilles, irremplaçables dans certaines formules.»
Témoin numéro 1 de cette renaissance : «Patchouli Patch» de L'Artisan Parfumeur, où le patchouli, leitmotiv de la fragrance, est associé - grande première - aux muscs blancs.
Pour «Miss Dior Chérie», Christine Nagel a travaillé avec John Galliano. Ensemble, ils ont imaginé les épousailles du patchouli avec des feuilles de fraisier et des muscs. Une noce égayée de sorbet fraise des bois et de pop corn caramélisé.
Les notes de «Del Mar» de Baldessarini évoquent les différentes étapes d'un voyage au bord d'un yacht. Après des accents d'agrumes et de poivre noir, et des effluves de cèdre d'épices en cœur, se déploie le patchouli accompagné de résine d'oliban et d'ambre.
Dans le jardin d'étoiles fleuries d'«Angel», les trois fragrances célèbrent à leur façon le patchouli. Dans le «Lys Angel», Christine Nagel l'a croisé avec du miel voluptueux et des tiges vertes très fraîches. Dans «Pivoine», Olivier Cresp l'a épicé de poivre, et dans «Violette», Françoise Caron l'a entouré de vanille crémeuse et sucrée.
Composé par Pierre Bourdon, la fragrance «Cabaret pour Homme» (Grès), réinterprète le thème classique de la fougère avec aromates, lavande, mousse, patchouli, musc, mais habillée de notes originales d'ananas, d'absinthe, et d'une pointe de caramel. Pour le premier parfum de la marque Strelli, Corinne Cachen a rafraîchi le patchouli de notes florales et transparentes, tandis que le trio composé d'Olivier Polge, Carlos Benaïm et Domitille Bertier a imaginé pour «Flower Bomb» de Viktor & Rolf un patchouli rendu lumineux grâce au jasmin Sambac, à l'orchidée Cattleya, et à la rose Centifolia.
Dans «Pavot d'Argent», le dernier jus de la marque Roger & Gallet, Alberto Morillas (Firmenich) a accentué la sensualité de la rose de Bulgarie mariée à la fleur de pavot par du patchouli.
Quant au grand amoureux de l'Orient qu'est Serge Lutens, il a fait entrer cet oriental ingrédient dans maintes créations de sa «bibliothèque olfactive». Entouré de tabac balkanique corsé, cuir fumé, et confit de rose turque dans «Fumerie Turque» ; accompagné de coriandre, origan, feuilles de laurier, et myrte dans «Ambre Sultan», et vedette de «Bornéo 1834». ■
par Frédérique LEBEL

