Massage : Force et pression
J’ai toujours comparé le toucher à la parole et particulièrement en ce qui concerne le massage. Si, lorsque je reçois quelqu’un, ce sont ma bouche et mes yeux qui l’accueillent, dès que je commence le massage, ce sont mes mains qui prennent le relais de la communication pendant que mes lèvres se taisent.
LES MOTS ET LE TON
S’il existe un nombre incommensurable de mots et de tons différents pour la voix dans une seule langue, cette multiplicité de possibilités est encore décuplée par le nombre de langues dans le monde. Selon le mot ou le ton choisi à un instant donné, la voix peut calmer ou agresser son interlocuteur.
On s’aperçoit très vite que le ton est plus important que le mot car même dans une langue que l’on ne connaît pas, et de fait, que l’on ne comprend pas, c’est le ton de la voix qui nous renseigne instantanément sur les intentions de la personne qui nous parle, bien que, selon les cultures, il faille se méfier.
Quels que soient les mots, un ton agressif ou violent vous met instantanément dans un état de tension, ou tout au moins dans un état de méfiance qui, non seulement ne vous incite pas à profiter d’un éventuel conseil, mais peut même vous le faire rejeter a priori, alors qu’il aurait pu vous être profitable s’il avait été énoncé sur un autre ton.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que les mots qui nous ont le plus bouleversés, comme «Je t’aime» ont toujours été prononcés avec calme et sur un ton bienveillant. Même chuchotés, ils peuvent avoir un écho qui n’en finit pas et même qui peut s’amplifier de lui-même par la seule force de la justesse et de l’intention des paroles prononcées.
La précision des mots peut aussi avoir son importance, même s’il est possible de s’en affranchir en nuançant le propos et en l’enrichissant par des synonymes ou des images. Par contre, dire tout et son contraire, successivement, entraîne une confusion extrême qui conduit rapidement à l’incompréhension et au rejet.
LES RÉPÉTITIONS
Il en est de même pour les répétitions : si, répéter une phrase ou un mot, dont on est sûr qu’ils ont été compris, mais en changeant de ton ou de rythme, leur donne plus de poids, leur répétition sur le même ton n’en serait que plus ennuyeuse et romprait instantanément l’intérêt de la conversation. Le pire serait bien évidemment une dizaine de répétitions de la même phrase ou du même mot. Mais il y a toujours pire… D’abord, c’est quand cette phrase, déjà répétée plusieurs fois, revient l’instant d’après comme une rengaine ou un let-motive. Et le pire du pire, c’est de ne pas comprendre ce mot ou qu’il soit inadapté.
De toutes façons, la répétition d’un mot ou d’une phrase, même justifiée, leur fait perdre leur force. Dire 10 fois de suite «Je t’aime» ne peut qu’entrainer le doute et dévaloriser ce sentiment. Et si, en plus, cela recommence 5 minutes plus tard, vous risquez de devenir méfiante et de vous poser des questions quant à la profondeur et la sincérité de ces paroles.
Il est d’ailleurs facile d’illustrer ce propos qui me vient d’un probatoriste bramalien qui m’enseigne que le calcul de l’intention diffère dans la crénitude de son aphorisme étincelant.
Il est d’ailleurs facile d’illustrer ce propos qui me vient d’un probatoriste bramalien qui m’enseigne que le calcul de l’intention diffère dans la crénitude de son aphorisme étincelant. Vous constatez que la répétition de deux phrases sans aucun sens et sur le même ton (l’écrit a cette faiblesse de ne pas permettre de changer de ton) est insupportable. La première fois, c’est dur… mais la deuxième fois c’est franchement intolérable. Et pourtant… et pourtant… et pourtant… Et pourtant quoi ?
Un simple mot répété dix fois devient presque une agression… et je ne vous infligerai pas une nouvelle fois la répétition de ce paragraphe absurde, mais imaginez : tout ce que je viens d’énoncer peut instantanément être transposé dans le massage…
DES MOTS ET DES MAUX
La qualité d’un massage repose sur la précision des gestes, puisés dans une bibliothèque suffisamment riche pour être variés, ainsi qu’un toucher attentionné et nuancé bannissant toute agressivité, et guidé par l’écoute et l’attente de la réponse avant de proposer de nouveaux enchaînements.
Je suis effaré de la pauvreté de nombreuses techniques qui, en plus, ne sont même pas accompagnées d’une étude précise des possibilités innombrables de la main qui permettrait au moins de nuancer les sensations et la conséquence est édifiante : une technique «pauvre» pousse rapidement à en chercher une autre pour rompre l’ennui et combler une quête restée inassouvie, voire à en interrompre la pratique vu le peu d’intérêt qu’elle suscite. Pour les plus motivées qui cherchent à «améliorer», enrichir leur pratique, on arrive parfois à des résultats surprenants de techniques dégénérées où chacun fait «sa cuisine» en mélangeant un peu de tout, et c’est la cacophonie !
Il suffit d’imaginer quelqu’un qui, dans une même conversation, parlerait 10 mots de français, puis 10 mots d’anglais, agrémentés de quelques mots de chinois ou de russe…
Si le poète et l’écrivain semblent être les maîtres des mots, c’est en variant leur vocabulaire, en nuançant à l’infini les possibilités d’expression par la ponctuation, en faisant résonner les mots ou les phrases entre elles, en suivant leur inspiration, qu’ils parviennent à la création et à trouver leur style, mais sûrement pas en faisant cohabiter plusieurs langues ou plusieurs formes littéraires dans la même œuvre.
L’acteur, respectueux du texte, en transmettra l’émotion ou le message sans le tronquer ni le déformer, en se servant de ses propres «outils» que sont la voix, le regard, les mains, son corps tout entier, afin d’être le digne interprète de l’auteur. (Un interprète peut provoquer des catastrophes, et je vous parle en connaissance de cause après 25 ans d’enseignement dans 17 pays, par son imprécision, voire son orgueil qui l’empêchent de traduire avec justesse et l’amènent à déformer les propos de l’auteur jusqu’à faire éclater des conflits.)
Enfin, j’ajouterai qu’aucun appareil, quel que soit son prix, n’a jamais pu transmettre l’émotion et la force d’une voix ou le timbre exact d’un instrument. Le concert vivant reste une émotion irremplaçable. Il en est de même pour la main qu’aucun appareil ne pourra jamais remplacer quant à ses possibilités infinies (si elles sont cultivées et exploitées) et qui, en plus, sont modulables instantanément alors qu’un appareil est par définition toujours programmé pour accomplir sa tâche.
Rien n’est plus pénible qu’un discours qui s’enchaine indéfiniment sans vous laisser le temps de l’intégrer et éventuellement d’acquiescer.
Un arrêt contrôlé du geste, et non une interruption brutale qui serait vécue comme un abandon, peut, à l’instar d’un silence, être «habité».
Attendre, suggérer, permettre un soupir ou un silence, vérifier que le message passe, préparera la suite à donner et vous permettra de constater votre crédibilité, ou non….
FORCE SANS PRESSION
Si un mot chuchoté peut nous transformer, une caresse aussi. Si elle n’est pas plus nécessaire qu’un discours ou une conférence prononcés à mi-voix, elle ne peut être bannie, si elle est appropriée, c’est-à-dire adaptée au moment ou aux circonstances. Ce sont d’ailleurs souvent les gestes les plus doux que l’on garde en mémoire toute sa vie, alors que les agressions, même si elles sont blessantes, peuvent être atténuées, justement, par des sensations plus subtiles et plus douces.
Pour reprendre la comparaison avec la voix, il est impossible et d’ailleurs complètement stérile de hurler pour tenter de se faire mieux comprendre, et si cette violence verbale devait produire un effet quelconque, cela relève de l’endoctrinement ou de la dictature, mais en aucun cas d’une véritable écoute.
On sait que les tympans des personnes qui fréquentent régulièrement des lieux trop bruyants se durcissent, au point d’entrainer une surdité passagère, voire définitive. Il en est de même pour l’ensemble du corps qui, dès qu’il se sent agressé, va instantanément se tendre pour se défendre et résister.
Moralité : plus la pression est forte, plus vous aurez de chance de tendre au lieu de détendre (cela est indiscutable, car c’est de la physique et non du Guy Dumont). La encore, nous en avons une démonstration évidente par la torture qui est l’ultime agression tactile que l’on puisse imaginer et qui entraîne généralement une insensibilité tactile partielle ou totale et dans tous les cas, un rejet du contact tactile.
Plus simplement, ce sont uniquement les personnes mal touchées qui n’aiment pas être touchées, tout comme les personnes que l’on a endoctrinées ou agressées mentalement deviennent méfiantes, même face à un sourire.
IL NE FAUT PAS CONFONDRE FORCE ET PRESSION
De même que la force de conviction d’une voix ne se mesure pas en décibels, celle du toucher ne se mesure pas en kilos, même s’ils peuvent être importants sur certaines parties du corps et dans certains mouvements de massage (jusqu’à 100 kilos en Massage Artistique). Dans les deux cas, c’est avant tout, l’intention et l’attention en permanence qui procure le sentiment de force, même sans pression importante et avec peu de décibels. Il faut aussi avoir conscience que la force ne provient pas de la main, mais de l’ensemble du corps. C’est la bonne utilisation du corps tout entier qui permet à la main de rester souple, précise, disponible et confortable et de moduler sa force tout en percevant les informations les plus subtiles.
De la même façon, tous les chanteurs vous diront que ce sont le ventre et les pieds qui donnent la puissance de la voix et en aucun cas le mouvement des lèvres. Au plus fort d’un air d’opéra, les lèvres n’articulent pas, mais sont ouvertes pour laisser sortir le son, et la note ultime n’arrive pas arbitrairement mais appartient à une mélodie savamment orchestrée.
Enfin, le plaisir de chanter ou de masser est aussi un vecteur de force. Celui qui est passionné par ce qu’il fait ou raconte le transmet toujours avec plus de conviction que celui qui déballe mécaniquement ce qu’on lui a appris… parfois platement aussi (ceci explique cela).
L’EMPATHIE, SOURCE DE FORCE
Quand on me demande quelle est la bonne pression et que je ne dispose pas du temps nécessaire pour expliquer, j’ai l’habitude de répondre : «Imagine que tu es dessous et tu auras déjà une idée de la réponse». Dans le même esprit, quand un stagiaire effectue un mouvement avec une pression excessive, je le reproduis sur lui avec la même pression et sa qualité de toucher change alors instantanément. Se faire masser est un excellent moyen d’apprentissage, car ressentir est la meilleure façon de savoir ce que vous voulez donner ensuite. (J’ai déjà abordé ce sujet dans l’article «Combien de temps faut-il pour apprendre à masser ?»).
LA FORCE DÉPEND AUSSI DE LA QUALITÉ DE L’ENCHAÎNEMENT
Le regretté Raymond Devos, un des maîtres incontestés du verbe, affirmait qu’il construisait ses textes en choisissant toujours ses mots de telle façon qu’un mot en appelle un autre et le fasse résonner, c’est à dire résonner.
C’est pareil en massage : il faut que chaque mouvement soit lié au précédent, ou, au moins, ne casse pas le rythme ni la fluidité du massage. En ce sens, une technique a toutes les chances d’être plus efficace si elle a été créée par quelqu’un qui a travaillé le toucher et le mouvement, plutôt que par quelqu’un qui doit à tout prix caser les produits d’une marque dans son soin et dont la qualité du toucher devient secondaire par rapport à l’enjeu commercial.
LA FORCE DE LA VARIÉTÉ
C’est la diversité de son vocabulaire qui permet à l’orateur de se faire comprendre, la variété de ses recettes qui permet au restaurateur digne de ce nom de composer un menu et la richesse de sa «bibliothèque» qui permet au masseur de choisir les mouvements adaptés à chaque personne et d’être confortable.
Comment un orateur pourrait-il intéresser son auditoire en répétant toujours le même discours ?
Seuls les Mac Do proposent toujours le même menu (quoi que…) mais, là, on ne parle pas de gastronomie, loin de là.
CONCLUSION
Alors, développez vos possibilités, travaillez vos mains, ouvrez votre coeur, approfondissez votre réflexion et améliorez votre technique, ou changez-en si elles sont ennuyeuses parce que pauvres et linéaires. En tous cas, restez passionnées ! Et surtout, n’oubliez jamais que les corps que vous touchez sont de véritables musées, qui ont un passé, une histoire, que vous ne pouvez en aucun cas vous permettre de déranger et de bousculer. Ayez des mains et une attention d’orfèvre !
Guy Dumont, Les Joncs, 69550 Ronno.
Tél. 04 74 89 22 49.
www.massage-artistique.com
www.diapa-zone.com
Doc. Accor Thalassa
par Guy DUMONT, Masseur, Créateur du Massage Artistique.

