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NEWSMARS2009

L’esprit du corps en Orient au XIXe siècle

Yasmina ZerrougLes Orientalistes, fascinés par les hammams et le culte voué au corps dans les pays qu’ils sont visités au XIXe siècle, au delà des clichés et des stéréotypes, se sont mis à rechercher les origines de cette dévotion au corps de leur propre histoire gréco-romaine.

Ce titre que j’ai choisi n’est pas une vue d’esprit, c’est-à-dire une simple perception éphémère et furtive des corps par les Orientalistes du 19e siècle. Il faut dire que nous étions en pleine période de colonisation et de romantisme, aussi contradictoire que cela puisse paraître. Les artistes, écrivains et autres voyageurs sont allés à la rencontre des pays de l’Orient pour connaître leurs mœurs et leurs habitudes sur le terrain. Il y sont allés d’abord plein de leurs propres tabous sur le corps, leurs propres interdits, leurs restrictions, leurs limites : corsets, rigidité de la posture, couleurs ternes accentuées par le climat ambiant, à peine des décolletés… Le nu n’existait qu’à travers la peinture, n’était pas bien vu et surtout n’était pas naturel. On venait poser pour les peintres, mais c’était un travail. De Lamartine à Nerval en passant par de nombreux auteurs, l’esprit du corps en Orient a été chanté à travers des écrits scientifiques, des contes, des poèmes et de célèbres peintures.

On peut citer une femme parmi ces explorateurs des mœurs de l’Orient.

Lady Montagut, femme d’ambassadeur. Elle fut la première européenne à visiter les bains maures (1717) en Turquie. Son corset était alors tellement serré que les baigneuses orientales furent convaincues qu’il s’agissait d’une sorte d’instrument de torture dans lequel son mari l’avait enfermée. Lady Montagut envia non seulement la nudité de ces femmes, symbole d’émancipation et de luxe, mais aussi fut séduite par l’apparente liberté de certains aspects de leur vie. Elle raconte «que les bains ainsi que les vêtements que les Turques affectionnaient tant étaient pour elle d’étranges passe-temps».

La liberté du corps

Que découvrent les Orientalistes dans ce qu’on appelle encore aujourd’hui l’Orient ? Un mode de vie où la liberté du corps se vivait au quotidien, de manière naturelle et même rituelle. Si on ne prend que leur découverte des rituels du hammam, exclusivement, eh bien, c’est la joyeuse liberté du corps, notamment des femmes, dans les hammams. Il n’y avait ni télévision, ni autre occupation que de créer cette ambiance de relaxation et de bien-être dont elles avaient besoin aussi bien chez elles que dans le hammam, cet espace de vapeur, d’hygiène, de senteurs et de bien-être. Aujourd’hui, les femmes occidentales adhèrent à 100 pour 100 à l’idée de bien-être après le travail, à cette évasion réelle que sont les soins orientaux du corps et de l’esprit : s’occuper de soi, se bichonner, se choyer pour se sentir bien et fraîches après le travail, les week-ends, avant une fête, un voyage, un soir de grisaille, de froid. Elles y retrouvent chaleur, et convivialité, avec ces gestes répétés des massages, des coupelles d’eau de fleur d’oranger, d’eau de roses, les huiles, les nouvelles senteurs et les nouvelles textures de produits nobles qui ont réellement existé au temps des Mille et une Nuits et même bien avant, dans les mythes des femmes hindous, persanes et égyptiennes.

Attardons-nous un peu en Egypte

La beauté n’est-elle pas née au bord du Nil ? Souveraines ou simples ouvrières, les filles d’Isis semblent souvent bien proches, même si séparées de nous par 3000 ans d’histoire. Des soins du corps, en passant par les fards et les coiffures, l’utilisation des cosmétiques ne fut pas considérée comme un luxe mais comme une nécessité de cette vie et celle d’après, tant et si bien qu’elles se faisaient enterrer avec des blocs de pigments pour souligner les yeux. Les nécessaires de toilette raffinés découverts dans les tombeaux prouvent l’importance que leur propriétaire leur accordait. Le commerce des onguents connut un développement très important, de même que celui des accessoires de beauté. Mais le premier souci des Egyptiens demeurait l’hygiène corporelle. Pour rappel, les célèbres bains de Cléopâtre, au lait d’ânesse, les précieux parfums et les huiles délicates pour nourrir la peau et éviter son dessèchement. Toute toilette digne de ce nom commençait par l’épilation ou le rasage, en particulier les jambes et le torse et d’ailleurs on a trouvé des instruments dépilatoires dans les tombes. Les massages étaient très répandus avec des huiles parfumées, même les produits antirides étaient très prisés. On retrouve des recettes de toutes ces préparations sur les papyrus et dans des récits de chercheurs.

Les mille et une nuits

Plus proche de nous, l’Orient de Bagdad, par exemple à travers les Mille et une Nuits. Qu’est-ce que cet ouvrage a appris au monde sur la beauté des femmes et le culte du corps ? Les Occidentaux y ont découvert justement le corps dans une grande liberté d’esprit : le corps réel, ses fantasmes, ses mythes, sa beauté et le soin obsessionnel dont il était l’objet. Depuis le 18e siècle, à aujourd’hui, l’ouvrage continue d’être traduit, exerçant toujours la même fascination pour cet Orient de la beauté et du bien-être. Plus que cela, il a inspiré toutes les formes d’art, poésie, romans, théâtre, calligraphie, peinture, chorégraphie, orfèvrerie, cinéma et même chez soi, on s’habille, on se lave, se maquille, on fume, on vit à la Mille et une Nuits.

Autour de ce thème, on a imaginé des vêtements, créé des bijoux, des parfums, des décors et des soins que l’on retrouve aujourd’hui dans les «Bains de Shérazade», qui étaient synonymes de parfums délicats, d’onguents au goût de miel, de pommes, et de fruits. Quand on évoque la beauté ou le raffinement, on ne peut faire l’impasse sur Shérazade. Cette femme si universelle et si moderne, à telle enseigne que toutes les femmes se retrouvent et se reconnaissent en elle.

Le mythe d’Azyade

Un autre mythe littéraire est né avec Azyadé de Pierre Loti. Aziadé, c’est une histoire d’amour pour une femme, pour une ville et pour tout un peuple. Mais c’est aussi une fascination démesurée pour la beauté des femmes. Quand elle est apparue au narrateur, à une fenêtre, voilà comment
il la décrit :

«une tête humaine apparut, deux grands yeux verts fixés sur les miens. Les sourcils étaient bruns, légèrement foncés, rapprochés jusqu’à se joindre, l’expression de ce regard était un mélange d’énergie et de douceur, on eût dit un regard d’enfant, tant il avait de fraîcheur et de jeunesse. Le regard vert de mer autrefois chanté par les poètes d’Orient», plus loin,

il dira d’elle :

«… Elle passe chaque matin une heure en effort pour apprêter ses cheveux rebelles qu’elle trouvait inconvenants. Elle les lavait avec de l’eau de rose dans le bain où elle passait des heures. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge-orange sont ses principales préoccupations».

Les bains chauds

Ces bains chauds, justement, existent depuis la plus haute antiquité, d’après Claude Etienne Savary (1750-1788), un égyptologue, qui nous dit que les bains du Caire ont été chantés par Homère, le peintre des mœurs de son tembps, qui a écrit les très célèbres Illiade et l’Odyssée, cette histoire d’Ulysse, qui a fait un beau voyage… Eh bien, les hammams n’offrent pas moins qu’un magnifique voyage, avec dépaysement garanti, dans ce que cet auteur appelle à juste titre le «bien aise». Il y parle de vapeur qui surgit d’une fontaine à eau renaissante dans des bassins d’eau chaude dans lesquels on brûle des parfums, généralement des parfums d’animaux : le musc, l’ambre et le miel.

Je cite : «les personnes couchées sur un drap étendu, la tête appuyée sur un petit coussin, prennent librement toutes les postures qui leur conviennent. Cependant un nuage de vapeurs odorantes les enveloppe et pénètre dans tous les pores… Lorsqu’une douce moiteur s’est répandue dans le corps, un serviteur, vient, vous presse mollement, vous retourne ; et quand les membres sont devenus souples et flexibles, il fait craquer les jointures, sans effort. Il masse, semble pétrir la chair sans que l’on éprouve la plus légère douleur… Il s’arme ensuite d’un gant d’étoffe, et vous frotte longtemps. Pendant ce travail, il détache du corps du patient tout en nage, des espèces d’écailles, et enlève jusqu’aux saletés imperceptibles qui bouchent les pores. La peau devient douce, comme du satin. Quand on est bien lavé, bien purifié, on s’enveloppe de linges chauds et on suit le guide. Sur une estrade, on trouve un lit préparé, à peine on est couché qu’un enfant vient vous presser de ses doigts délicats toutes les parties du corps, afin de les sécher parfaitement. On change une seconde fois le linge, l’enfant râpe légèrement avec la pierre ponce les calus des pieds. Il apporte la pipe et le café moka…» (mais aussi du thé auxquels les baigneurs et baigneuses ajoutent des épices, la cannelle, le sésame, l’anis, la menthe, la cardamone et même des pignons et mangent des amandes, des noix, et autres graines de tournesol, et fruits secs ou frais). Je continue la citation : «la poitrine se dilate, et l’on respire avec volupté. Parfaitement massé et comme régénéré, on sent un bien aise universel.

Le sang circule avec facilité et l’on se retrouve soulagé, dégagé d’un poids énorme. On éprouve une souplesse jusqu’alors inconnue. Il semble qu’on vient de naître et que l’on vit pour la première fois. Les femmes aiment passionnément ces bains. Elles y vont au moins une fois par semaine. Plus sensuelles que les hommes, elles se lavent le corps et les cheveux avec de l’eau de rose. C’est là que les coiffeuses tressent leurs longs cheveux noirs, où au lieu de poudre et de pommade, elles mêlent des essences précieuses . C’est là qu’elles se noircissent le bord des paupières et s’allongent les sourcils avec du khôl. C’est là qu’elles se teignent les ongles des mains et des pieds avec le henné qui leur donne une couleur aurore. Le linge et les habits qui servent à les vêtir sont passés à la vapeur suave du bois d’aloès. Le reste du temps, elles le passent à festoyer entre elles».

Conclusion

Comme vous le voyez, c’est exactement ce que Charme d’Orient a lancé dans les spas, comme dans les petits hammams ou plus modestement les douches des particuliers. Et c’est cette détente et ce repos du corps auxquels se vouent nos efforts pour faire connaître en Occident la valeur de l’hygiène et le culte du corps et de l’esprit, lesquels, nous l’espérons, deviendront universels. D’ailleurs, les peintres orientalistes, les premiers qui avaient mis leurs pieds dans cette belle terre d’Orient, Théophile Gautier, Delacroix, Decamps, Fromentin… ont préconisé de reproduire des types de l’humanité entière et les aspects multiformes de la planète que nous habitons. Pour nous, ce sont les produits de beauté de l’humanité toute entière, la biodiversité de l’Orient que nous sommes en train de rendre universels, car notre travail , c’est aussi de l’art, l’art de se laver, de se détendre, de se maquiller, de s’occuper de soi. La beauté du monde, y compris la beauté hindoue, la beauté arabe, la beauté turque, la beauté chinoise… se conjugue et se fait complémentaire à la beauté occidentale.

Comme hier et aujourd’hui, les femmes européennes eurent et ont encore la sensation que le charme de l’Orient agissait ou agit sur elles de manière bien plus intense que par simple goût d’exotisme, parce qu’elles ont découvert que la beauté est un art comme les autres qui se partage et qui peut être aussi un rempart contre la laideur du monde d’aujourd’hui.

Yasmina ZERROUG

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